HISTOIRE D’UN ILOT
L’îlot de l’ancien hôpital Saint-Loup à Villefranche-de-Rouergue

Gabrielle Bonnet

Situé près de l’Aveyron, à l’intérieur des murailles, et au sud-ouest de la bastide de Villefranche-de-Rouergue, ce qui constituait, jadis, l’îlot de l’hôpital Saint-Loup est limité de nos jours par la rue de la République dans sa partie extrême (N°44 à N°54), le quai de l’Hôpital, la promenade de Guiraudet, quelques mètres de la rue Gautharie, la place Bernard Lhez, et une partie de la rue du Palais.

Villefranche - Vue aérienne CEB

De l’origine à 1654

Ce vaste îlot –l’un des plus grands de la ville– ne date pas des toutes premières années de la fondation de la bastide villefranchoise. Lorsque naît la cité, en 1252, on commence à bâtir autour du "carré des gaches" (intersection des deux axes de création, aujourd’hui, rues Alibert, Camille Roques et de la République). On situe la place du marché et celle de l’église ; le long de l’axe nord-sud, le bâti s’arrête vraisemblablement au niveau des actuelles rues du Sénéchal, Cluzel et Cordeliers.

Et l’on peut penser que ce n’est qu’à la fin du XIIIe siècle que la nouvelle bastide s’agrandit en direction de l’Aveyron. Vers 1320, pour faciliter le passage de la rivière en toutes saisons, un pont est construit.

cadastre napoléonien bastide de villefranche
Villefranche - Cadastre Napoléonien Cartographie CEB


Pour se défendre contre l’ennemi, en ce début du XIVe siècle, "parce que les anglais ennemis de la France avoint occupé en 1331 la plupart des villes de Guienne, les habitans de la present ville, se voyant faibles pour résister a ces Anglais, se résolurent d’enceindre leur ville de hautes et fortes murailles avec des tours et des fossés pour pouvoir mieux se défendre contre leurs attaques" . L’autorisation est accordée en 1343, validée par Lettres du roi, Philippe de Valois, le 11 novembre de la même année . Les travaux peuvent commencer.

Pour surveiller l’une des entrées de la ville, on construit la tour du pont. Dans son ouvrage Villefranche, ville fortifiée, André Ancourt en fait une description précise : c’est une tour carrée, d’environ dix mètres de côté et une trentaine de mètres de hauteur. Crénelée et "mâchicoulée", elle était fermée vers l’extérieur par une herse de fer, et vers la rue par un portail de bois.

Sur le périmètre de l’îlot de l’hôpital Saint-Loup cette tour du pont constitue un élément important. En effet, lorsque, au milieu du XIVe siècle, on va construire la maison destinée à "recevoir les pauvres et les étrangers", il faudra tenir compte de cette fortification dont l’angle nord-ouest se retrouvera encastré dans le bâti de l’hôpital.

Dans l’îlot qui nous intéresse, l’hôpital Saint-Loup avec ses bâtiments, sa chapelle, ses cours, ses jardins occupe l’espace qui longe la rivière. Il a été "installé" avant 1381. Le testament de Géraud Teste, originaire de Villefranche et curé doyen de Burlats (en Albigeois), en fait foi. Le 26 juin 1381, il lègue à la chapelle du Saint-Esprit ou de –Notre-Dame de Pitié– de l’hôpital de Villefranche son missel et son bréviaire. Dans son testament , il écrit : "De plus, je lègue a nostre eglize parroissiale de Villefranche, mon grand calice avec sa patène de la pesanteur de cinq marcs et demie, avec les burettes –aussi d’argent– pour le perpétuel usage de ladite eglize, a condition que le grand calice de ladite eglize de la pesanteur de trois marcs, servira pour la chapelle de l’hôpital du Saint-Esprit qui est au bout du pont". Il nomme pour ses héritiers universels, les pauvres de l’hôpital Saint-Esprit de Villefranche qu’il a "cy-devant fait bâtir" . Et il ajoute que "s’il reste encore quelque chose à bâtir audit hôpital de Villefranche", il souhaite que les revenus à venir des biens qu’il possède à Villefranche soient "employés à cela" .
Le mur de rempart qui cerne la cité est l’élément essentiel de la ceinture fortifiée. Il est large d’environ deux mètres à la base et d’un mètre au sommet, et haut de six à sept mètres .

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [1518]


Partant de la tour du pont vers l’ouest, le long de l’Aveyron, l’enceinte s’aligne sur la façade du bâtiment de l’hôpital. A moins de cinquante mètres, lorsque le ruisseau de Notre-Dame se jette dans la rivière, la muraille se réoriente vers le nord, allant rejoindre le moulin, qui, en 1354, est appelé moulin Tanier. (Le lit du ruisseau, à l’extérieur de la muraille servira de douve).

Le "transmur" –c’est la rue qui longe le mur d’enceinte à l’intérieur de la ville, ici, partie de l’actuelle rue Gautharie– limite, au nord-ouest, l’îlot de l’hôpital. C’est ensuite la place d’accès au moulin qui permet d’emprunter une petite rue –un cantou– pour rejoindre la carrieyra drecha del pon et revenir à la tour du pont. A noter, que durant cette seconde moitié du XIVe siècle, la carrieyra drecha del pon a bénéficié de ce que nous appellerions aujourd’hui une première tranche de travaux d’assainissement. En effet, en 1362, les consuls font faire le "cloaque" –comprenez l’égout– de la fontaine au pont, "sous la terre, au milieu de la grand rue" .

Voilà donc cet îlot de l’hôpital Saint-Loup nettement délimité à la fin du XIVe siècle. Sa superficie est d’environ 3000 m² (elle est aujourd’hui de 2891 m²). Le "terrier" villefranchois rédigé en 1518 –en occitan– donne des précisions.

L’hôpital

L’hôpital y occupe un espace de forme grossièrement trapézoïdale, d’environ 800 m², limité, au sud, par l’Aveyron. Il est difficile de dire si les XVe et XVIe siècles ont apporté des modifications importantes au bâti. Mais, quand au mois d’août 1603, "l’hospital se brula entierement avec tous les lictz et meubles par la faulte et malice du presbtre qui estoit pour lors audit hospital, il fut remis troys moys apres au mesme estat qu’il est aujourd’hui par la diligeance des consuls et la liberalité des habitants" .

Et, lorsque "peu auparavant la muralhe du couste de l’hospital […], qui regarde le moulin des chanoines, tomba entierement, elle fust rebatie dans troys ou quatre moys et y bastirent, lesdits consuls, la tour ronde". (Cette tour portera, au XVIIe siècle, le nom de "tour neuve", et plus tard le nom de "tour ronde de l’hôpital"). Elle devait renforcer la muraille récemment reconstruite et éviter un nouvel éboulement. Un plan dressé postérieurement en vue de travaux d’agrandissement de l’hôpital lui donne un diamètre d’environ 7 mètres. Sa hauteur est vraisemblablement d’une vingtaine de mètres. Crénelée et pourvue de mâchicoulis, elle sera coiffée beaucoup plus tard d’un toit conique avec une croix au sommet. Une ouverture orientée au sud-ouest en éclairait la partie haute .

Le moulin

Au nord-ouest de l’îlot, le moulin Tanier (1354), appelé également moulin de Trechy, ou "molinet" (1518), adossé à la muraille de la ville, occupe, avec ses bâtiments, sa "payssiere" et son "patus", environ 250 m². Au XVIe siècle, il est la propriété de deux "moliniers" : Guilhem Baquié et Pierre Gréalou. Pierre Belin, marchand et consul en 1535 et 1547, réunira les deux moitiés, et le 14 décembre 1576, son successeur, Barthélemy Belin, marchand et consul en 1571, vendra le tout aux édiles communaux. Le moulin deviendra un bien de "l’hôpital Notre-Dame, près du pont" . Ses revenus permettront de nourrir les pauvres de l’hôpital ; d’où les noms de "moulin des pauvres" ou "moulin de l’hôpital" sous lesquels il est connu.

La propriété de Noble Mossen Jean Toupignon

Au nord de l’enclos de l’hôpital une propriété importante occupe la partie centrale de l’îlot. Au début du XVIe siècle, elle appartient à "Lo Noble Mossen Johan Toupignon, advocat del Rey" (Noble Seigneur Jean Toupignon, avocat du roi). Maison et jardin "tot tenent" (d’un seul tenant) confrontent à la muraille de la ville et s’ouvrent sur la place du "molinet". Jean Toupignon est un personnage important de la bastide : lors du décès de sa femme, en 1480, "les honneurs funèbres lui furent faits aux dépens de la communauté, avec torches de cire portant les armoiries du roy" . Et l’annaliste ajoute : "cette liberalité n’a pas tiré à conséquence puisqu’on n’en trouve plus d’exemple depuis et on avoit sans doute quelque raison particulière d’en user ainsi alors".

A Jean Toupignon va succéder François, son fils, conseiller du roi, puis leurs héritiers, et, au début du XVIIe siècle, Monsieur Jean Durieu président du présidial –et juge-mage-. Guillaume Lobinhes, trésorier, en deviendra le propriétaire le 14 juin 1631. Le 21 mars 1642 , c’est Demoiselle Jeanne de Dardenne, veuve de Monsieur Guillaume de Resseguier, conseiller en la cour présidiale, qui possède cet espace. Monsieur Antoine de Resseguier, son fils, s’en charge peu après. Trois ans plus tard, il en partage la propriété avec Demoiselle Antoinette de Cancéris, sa femme : 2/3 pour elle, 1/3 pour lui.

Le bien se compose de bâtisses importantes entourant une vaste cour intérieure qui ouvre sur la rue du Molinet par un large passage fermé par une porte cochère. Au niveau de la cour, ce sont les écuries. Un escalier prend naissance dans le passage : il débouche, à l’étage, sur une galerie qui dessert les pièces d’habitation. Au sud, la cour de l’hôpital. A l’est, des maisons individuelles. A l’ouest, entre l’hôpital et le moulin, le jardin de la propriété clos par la muraille de la ville

L’importance de la superficie -environ 1200 m²-, la qualité du bâtiment dont de nombreuses parties subsistent encore vont de pair avec la qualité des propriétaires. (Pour M. de Toupignon, en 1518, il s’agit de l’article 13 de son "terrier" parmi des terres, des vignes, des jardins et des chènevières ; il possède aussi, un moulin sur l’Aveyron et une seconde maison. Ajoutons que le même Jean Toupignon "levait", sur le moulin de Trechy, une rente annuelle de 20 setiers de blé, la moitié en froment, l’autre moitié en "moldura", pour un montant de 33 Livres 6 sols. La même rente passera à M. Jean Gineste, lieutenant particulier, en 1605, à M. Pierre Raynaldy, marchand, en 1611, et à M. François de Raynaldy en 1649) .

Le long de la rue Droite, maisons et "obrados"

Dans la partie est de l’îlot, le long de la carrieyra drecha del pon, un espace –700 à 750 m²–, est occupé par des particuliers.

On y trouve, tout d’abord, "Mossen Dorde Valeta canonge et Olivie Valeta son nebot" (Monsieur Déodat Valette , chanoine, et Olivier Valette, son neveu) qui y possèdent deux maisons contiguës, l’une leur ayant été léguée par Pierre Valette, dit Castela, –un Valette qui était donc vraisemblablement déjà là au XVe siècle–. Ce sont des maisons importantes, le long de deux rues "passantes" : la rue Droite –la carrieyra drecha del pon–, et la rue du Molinet qui joint la porte de Guiraudet à la porte du pont, passage obligé pour ceux qui, venant du faubourg de Guiraudet veulent traverser la rivière. Ces deux maisons Valette, qui resteront propriété de la famille durant tout le XVIe siècle, occupent plus de la moitié de la surface considérée et bordent la rue sur 12 cannes (24 mètres). C’est là, le long de la rue, que l’on trouve les "obrados" -les ouvroirs, lieux où l’on travaille, ateliers et autres-. "L’obrado", aussi lieu commercial, est un espace à part que l’on vendra, éventuellement, indépendamment de la maison, lieu d’habitation, même si bien souvent, pour accéder à l’arrière des boutiques et monter aux étages, on est obligé de traverser "l’obrado"… du voisin !

Avant 1577, Jean Mudavena, armurier, puis Martial Landes, marchand, y travaillent . Jean Garrigues "espasie" , fabricant d’épées, qui ajoute peut-être à cette activité –c’était la coutume– celle de la serrurerie, leur succèdera.

Le 24 mai 1603, on procèdera au partage du bien des Valette suivant une ligne nord-sud, parallèlement donc à la rue Droite. C’est que, précisément, il se trouve là une venelle ; la largeur de ce passage sans issue est de 5 pans, soit 1,25 m. Les deux parties bâties, de part et d’autre de la ruelle, sont de largeur inégale. La plus étroite a sa façade –6 m– et son entrée sur le cantou del molinet, et 19 m de profondeur ! Longue maison que celle du nouveau propriétaire, Antoine Salinier, hoste, desservie probablement cependant par la ruelle latérale.

La partie la plus large de la maison, entre la venelle et la rue Droite sera divisée en trois parties : le long de la ruelle, on trouve tout d’abord Antoine Viguié, dit Pescairou, cordonnier, dont la maison ouvre sur le cantou del molinet. Les deux "obrados" contigus sont alors la propriété de Jean Valette, marchand chaussatier, et de Raymond Lasserre, notaire. Antoine Roques, dit Bornhonet, sellier sera le voisin d’Antoine Viguié : maison à l’arrière, le long de la ruelle, boutique importante sur la rue Droite. Jacques Berail, dit de La Ducade, hoste, remplacé par Jean Berail marchand, disposera du 3ème lot avec 5,50 mètres de façade sur la rue Droite ; il sera le voisin de Jean Lauret, le menuisier, qui, au siècle précédent, a acquis une partie de la maison de Pierre Valette dit Castela.

Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, des mutations foncières se produisent et les boutiques changent d’activité. Antoine Salinier, hoste, vend sa maison à Pierre Pépin, procureur –et consul en 1603–. Et, en bordure de la rue, des "ouvroirs" de notaire ou praticien remplacent les échoppes des artisans.
Dans la rue Droite, une quinzaine de mètres sépare les maisons Valette de l’enclos de l’hôpital, avec, en 1518, trois propriétaires. Il y a d’abord un "pairolie" (chaudronnier), Pierre Coste. Il possède, " ung hostal en la gacha de la fon. Ha de cara dos canas et ung palm et de prioun tres canas, tres palms" (une maison à la gache de la fontaine. Elle a deux cannes et un pan de façade -4,25 m- et de profondeur trois cannes, trois pans -6,75 m-). Sa maison passera à son fils Jean, puis à Jean Gaffard. Pierre Astruc, praticien, l’achètera et la cèdera, en 1637, à Guillaume, son frère, tailleur d’habits.

La maison suivante est plus importante : 100 à 110 m², avec 7 m de façade sur la rue, pour le chaudronnier Jean Calvet. Pierre Coste, son voisin, aussi chaudronnier, prendra sa suite. Il sera remplacé par Jean Astruc, hoste -bonne situation pour une auberge, à l’entrée dans la ville, près de la porte du pont !-. Jean Gaffard, dit Jean de Rodez, forgeron, y installera ensuite son atelier avant de revendre une partie du rez-de-chaussée, à côté de la forge, à Jean Lobinhes, notaire, qui en fera une étable. La forge et l’étage resteront à Jean Gaffard tandis que la partie arrière de la maison à laquelle on accède par la boutique de Gaffard, devient la propriété d’un cordonnier, Antoine Pagès, dit Le Noble.

La dernière maison, qui confronte à l’hôpital, est fort étroite. Un peu plus de trois mètres seulement sur la rue. Elle appartient à Jean Bergonho, "pescaire" , puis à Jean David marchand. En 1620, elle passe à Jean David praticien.

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [1605]


"Los privats"

Une venelle, qui existe encore de nos jours, sépare l’hôpital de la maison de Jean David marchand. Pour ce même passage, le cadastre indique, en 1620, "privat al miech". Louis Alibert, dans son Dictionnaire occitan-français, traduit "privat" par lieux d’aisances. Pour Paul Cayla , "les privés furent établis le plus souvent en arrière des maisons. Il s’agissait le plus souvent de fosses ordinaires creusées dans le sol ; les bords et les fonds de ces creux étaient bâtis. Il semble que depuis la fin du XVIe siècle, les propriétaires d’immeubles aient eu le souci d’assurer au maximum les mesures d’hygiène de leur résidence".

Ce souci, certains Villefranchois l’ont eu, un siècle au moins plus tôt, puisque, sur le terrier de 1518, on peut lire à la tenure de Jean Bergonho : "se confronta am l’ospital de la presen vila, secreta en la miech". Et dans l’îlot qui nous intéresse on mentionne d’autres lieux d’aisances, dans l’impasse qui sépare l’auberge de Salinier de la maison d’Aymeri, praticien, sous le terme : "privat al miech" . (A noter que, dans les cadastres postérieurs, on n’évoquera plus ces lieux particuliers) .

De 1654 à la veille de la révolution

En 1654, un nouveau cadastre rédigé par Furgole, agrimenseur de Castelferrus (en Tarn-et-Garonne aujourd’hui), remplace le vieux terrier de 1518. A peine est-il mis en service que des protestations affluent quant à l’exactitude des données prises en compte. "Le cadastre nouveau faict par Furgole a este faict avec […] grand abus […]. Lesquels abus causent divers proces à la ville par plusieurs habitants interesses" . Et en 1673, malgré le coût élevé de l’opération, Villefranche se dote de nouveaux registres. De 1654 à la Révolution, six brevettes seront successivement tenues à jour. Elles permettent de suivre assez bien l’évolution de la propriété foncière villefranchoise.

L’hôpital s’agrandit

A la fin du XVIIe siècle –1696–, les gestionnaires de l’hôpital envisagent de "faire des ouvertures à la muraille de la ville qui règne le long de l’hôpital pour le rendre plus sain et donner moyen aux personnes destinées pour le service des pauvres de laver commodément le linge dans la rivière qui est au pied de la muraille" . Il est vrai que devant les fenêtres de la façade sud, à moins de 3 mètres, se dresse "la muraille", haute, aveugle. Le roi est consulté : le mur d’enceinte de la ville lui appartient. Il répondra favorablement à la demande des consuls et permettra que l’on perce le mur de la ville, vis à vis des fenêtres de la grande salle et de la cuisine. Il y aura ainsi sept ouvertures, hautes de neuf pieds, larges de sept (1,80 m X 2,70 m). Une porte facilitera l’accès à l’Aveyron, pour aller laver le linge.

Après ces travaux l’hôpital est peut-être plus sain, mais certainement pas plus spacieux. Il faudrait pourtant agrandir. Or la famille voisine, celle des Resseguier, dispose de beaucoup de place.

Nous savons, et le cadastre de Furgole en atteste, qu’au milieu du XVIIe siècle, l’ancien bien de la famille Toupignon est la propriété indivis de deux membres de la famille Resseguier : Delle Antoinette de Cancéris (allivrée pour les 2/3) et son époux, Antoine de Resseguier, conseiller en la cour (allivré pour le 1/3 restant).

Avec le décès d’Antoine Resseguier , et celui de son épouse , la propriété passe à leurs héritiers.

Louis de Resseguier, lieutenant particulier, hérite de sa mère, Antoinette de Cancéris.

Noble François de Resseguier, qui a épousé Marguerite de Colonges vers 1660, est le successeur de son père. Il décède à 45 ans, le 14 septembre 1677. Sa veuve lui survit longtemps. Le 29 avril 1714, les consuls rappellent aux membres du bureau de l’hôpital qu’ils "auroint a diverses fois prié Dame Marguerite de Colonges de Laurière, veuve de M. de Resseguier, conseiller du Roy de vendre à l’hôpital la partie du bien des Resseguier qui a été la propriété de François de Resseguier, [soit 1/3 du tout] …, l’enceinte dudit hôpital se trouvant trop étroite pour faire un renfermement général des pauvres de la present ville" . Or, la "Dame" se serait, a présent résolue à vendre, pour la somme de 2000 livres. L’affaire est conclue.

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [1753]


Deux ans plus tard, le 3 mai 1716, Dame Marguerite de Colonges de Laurière reçoit 1990 Livres pour "une maison, jardin, partie de cour et partie de galerie situés dans la present ville, gache de la Fontaine, joignant ledit hôpital" .

Le premier étage de la maison de François Resseguier devient dortoir, le second, "l’appartement des sœurs". En 1723, le rez-de-chaussée –c’est une pièce voûtée au-dessous du dortoir– sera prêté "gratis à des fabriquans en draperie […] qui donneront de l’occupation aux enfants et aux pauvres estropiés de l’hôpital de la ville" . Ils disposeront aussi d’une maison attenante, tout près du moulin avec un "appartement bas" surmonté d’un grenier. Tout en haut, une chambre à laquelle on accède par un petit "degré" de bois. Pour rendre le logement plus agréable, le sol sera pavé et les murs seront crépis et blanchis avant l’installation des nouveaux occupants.

Jean Desplas, président du présidial

Vers 1720, le bien des Resseguier se trouve donc amputé du tiers de sa valeur . Le président du présidial, Jean Desplas, né à Millau vers 1687, épouse, à Villefranche, le 29 juin 1722, Françoise Reynès. Son nom apparaît dans une brevette villefranchoise en remplacement de celui d’Antoinette Cancéris. Jean Desplas apportera peu de modifications à la surface soumise à l’imposition. Il acquerra cependant une petite maison du même îlot, achat dont nous reparlerons.

A la fin du XVIIIe siècle, son bien passe aux mains de Monsieur Jean-François de Pomairols-Gramond, lui aussi président du présidial, époux de sa fille aînée, Marie-Agnès.

Le moulin

Jusqu’à la Révolution, le moulin reste dénommé "moulin des pauvres". Déclaré "non allivré", il figure sur le cadastre de 1673 avec les "biens nobles" . Les gestionnaires de l’hôpital n’étaient donc redevables d’aucune imposition.

Les mutations de la partie marchande

De 1654 à la veille de la Révolution, maisons et boutiques qui bordent le "bas" de la rue Droite vont fréquemment changer de propriétaires. La plupart des bâtisses vont être partagées entre plusieurs acheteurs –ou plusieurs héritiers–, puis, souvent, recomposées.
L’observation du plan restitué à partir des données des brevettes permet quelques remarques auxquelles nous ajouterons certains compléments.

Dans les années 1750, Jean Desplas, président du présidial, achète la maison contiguë de la sienne, au nord-est : elle fut à Eutrope Espeilhac, "Me faisonnier" –il travaille aux façons, c’est-à-dire aux ornements des ouvrages, en particulier, des vêtements ecclésiastiques–, puis à Antoine Coustaux, sarger. L’étage de la maison voisine acquise par Antoinette Cancéris lui appartient également. Les deux articles passeront à son héritier, M. François de Pomairols-Gramond.

Avant 1687, la maison qu’occupe le notaire Foulquié, à l’angle de la rue Droite et de la rue allant au moulin, est réunie au bien du Sieur Bouffiès, bourgeois, époux de Demoiselle Catherine Vialars. Sa veuve, puis leurs héritiers, en seront les propriétaires jusqu’à l’époque de la Révolution.

La maison suivante, recomposée, sera la propriété des Cardailhac.
Jean Cardailhac, "espadainhaire" (?) a pris le terrier –il s’agit d’une partie de la maison Valette, dit Castela–, le 16 mars 1645. Jean Cardailhac, "espartelhaire" (le mot hoste sera suscrit), lui succède, en 1652. Sur la brevette , il est remplacé par M. Jean Cardailhac, procureur, qui agrandira la maison en achetant, le 21 novembre 1700, le bien de son voisin, Antoine Cancéris avocat –fils de Guillaume Cancéris, licencié– : il s’agit du rez-de-chaussée de la maison qui est à l’arrière, l’étage étant la propriété des héritiers d’Antoinette Cancéris. Enfin, à partir de 1729, M. Jean-Bruno Cardailhac, avocat, détiendra ces articles. Avant 1769, il se charge du terrier d’Antoinette Florac, veuve d’Antoine Almon, marchand mangonnier , ce qui lui permettra d’afficher, sur la rue Droite, une belle façade.

Viennent ensuite les deux maisons Malaret-Lauret, intimement imbriquées l’une dans l’autre. Avant 1753 les Lauret ont vendu leur bien (rez-de-chaussée et 2e étage d’une des 2 maisons) à Antoine Fraissines, dit Rispat, menuisier qui le laissera ensuite à son fils Jean. Quant au bien des Malaret (1er étage de la maison des Lauret et maison contiguë), il devient la propriété de François Gasc, époux de Marie Malaret. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, un nouveau nom apparaît dans la liste des propriétaires de la rue Droite : celui de Jacques Panissal, marchand trafiquant, qui a acquis le 7 août 1762 le "2e article de Pierre Malaret" : il s’agit du 1er étage de "la maison Lauret". Pour arriver chez lui, il devrait passer chez son voisin du dessous. Mais, ce ne sera sans doute pas nécessaire car, le même jour, il acquiert également "l’article 1 de Pierre Malaret" qui n’est autre que la maison contiguë.
Bien que l’on n’en trouve pas trace sur les dernières brevettes d’Ancien Régime, on peut penser que Jacques Panissal revendra ces deux articles, puisque, lors de l’établissement du cadastre napoléonien, on le retrouve propriétaire de la maison comprise entre ces articles de Pierre Malaret et l’hôpital.

Vers 1750, l’hôpital s’étend légèrement vers l’est avec l’acquisition d’une partie de la maison qui fut à Anne Durieu. Quelques m² achetés au voisin faciliteront l’entrée de cette maison enclavée. Quant à la partie avant, qui ouvre sur la rue Droite, elle restera jusque vers la fin du siècle sans doute, scindée au niveau de la rue en deux petites parcelles. On y trouvera longtemps encore l’étable des Lobinhes avocats. A côté et à l’étage Louis Maleville laissera la place à Louis Vilières Jean. Quant au bien des Malaret (1er étage de la maison des Lauret et maison contiguë), il devient la propriété de François Gasc, époux de Marie Malaret.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, un nouveau nom apparaît dans la liste des propriétaires de la rue Droite : celui de Jacques Panissal, marchand trafiquant, qui a acquis le 7 août 1762 le "2e article de Pierre Malaret" : il s’agit du 1er étage de "la maison Lauret". Pour arriver chez lui, il devrait passer chez son voisin du dessous. Mais, ce ne sera sans doute pas nécessaire car, le boulanger. Après son décès, sa veuve revendra (en 1773) au Sieur Pierre Delpech, Me en chirurgie.

Enfin, la veuve de Guillaume Lobinhes, Guillemette David, vend, en 1686, à François Doumen boulanger, la maison qui confronte à l’hôpital. Jean Malgouyres, aussi boulanger, prendra la suite. A l’arrière de la maison se trouve une petite cour de l’hôpital. Le 2 août 1736, Jean Malgouyres obtiendra des gestionnaires de l’hôpital de refaire le mur mitoyen avec "une petite veüe dans ladite muraille, hors d’apuy, sans acoudoir et grillée pour donner jour à la chambre de la maison Malgouyres" mais, en aucun cas, il ne devra jeter d’immondices dans la cour.

Du plan Napoléonien au XXe siècle

La Révolution, la réalisation du cadastre napoléonien –on passe de cadastres rédigés à des cadastres-plans accompagnés de matrices– ne vont pas faciliter la connaissance des occupants de l’îlot ni celle des mutations qui n’ont pas manqué de se produire durant un demi-siècle, des années 1775 à 1825.

Les relevés sur le terrain pour la faction du cadastre napoléonien ont été terminés le 24 décembre 1823. Faire le point vers 1830 et noter quelques transformations importantes de cet espace deviendra donc relativement aisé

La tour du pont a été démolie à la fin du XVIIIe siècle (après 1786 puisqu’elle est visible sur un dessin –dit dessin de Rigondeau– qui indique cette date), certainement lors de la construction du quai réalisé grâce à l’action et aux libéralités de l’Assemblée provinciale de Haute-Guyenne. Ce premier quai reliait la promenade Saint-Jean au pont.

La tour ronde de l’hôpital fut vraisemblablement détruite en 1795. Ainsi disparaissait "un signe de féodalité" ; de plus, il devenait possible d’établir un nouveau quai, entre la promenade de Guiraudet et le pont. "L’extrémité du fossé sur le Guiraudet, qui atteint l’Aveyron, sera comblé avec les décombres de la tour, écrit André Ancourt . Ainsi pourra être réalisé le tour de ville et établie une communication directe avec le faubourg du Pont et le nouveau quai, sans que l’on soit obligé d’emprunter la Grand’rue, ni de longer la maison du Sieur de Pomairols et la rue du moulin des Pauvres".

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [vers 1830]


Au début du XIXe siècle l’accès au pont se trouve donc facilité. En outre, on a supprimé une petite cour –patus– et une bâtisse servant de chapelle appartenant à l’hôpital Saint-Loup qui empiétaient sur la rue Droite. La façade de l’ancien hospice se trouve donc légèrement en retrait par rapport à celle des autres maisons.

Remaniements

Le centre de l’îlot

Lors de la réalisation du plan napoléonien, le "centre de l’îlot" –bâtiments, 490 m², et cour, 240 m²– appartiennent à M. Charles de Pomairols-Gramont . (Son fils, Adolphe achètera, en 1843, une partie des anciens bâtiments de l’hôpital Saint-Loup).

En 1831, M. Charles de Pomairols-Gramont vend à Jean Broquère, professeur de dessin au collège, une petite partie –40 m²– de cette importante parcelle de 490 m² : il s’agit de la maison qu’Eutrope Espeillac acheta en 1664, et que Jean Desplas acquit avant 1753, maison qui ouvre dans la rue qui va de la rue Droite au moulin des Pauvres (actuelle rue du Palais). En même temps, Jean Broquère achète à Charles de Pomairols-Gramont, la maison voisine , soit 72 m² .

Après la vente faite à Jean Broquère la parcelle restant à Charles de Pomairols-Gramont a donc une superficie de 450 m². Elle passera à Albert de Colonges, "gendre Gaudou" , en 1864. C’est en 1901 qu’Alfred Cibiel acquiert cette parcelle. Et, évidemment, en même temps il achète à Albert de Colonges la cour dont l’accès se fait par le passage sous la maison. Peu avant 1909 Alfred Cibiel fait aménager une partie de la cour –derrière l’Hôtel Moderne qui lui appartient– et crée, en ce lieu, un atelier de cordonnerie où l’on fabriquera plus particulièrement des tiges de chaussures.

Dans l’usine qu’il a fait construire au Radel, à l’ouest de Villefranche, un industriel, Henri Marty dirige alors une fabrique de nasses à rats et autres animaux nuisibles, suivant un procédé dont il est, avec son frère Edouard, l’inventeur. En 1920, les frères Marty –Edouard est venu rejoindre Henri– vont alors acheter aux successeurs d’Alfred Cibiel la maison, la cour et l’atelier de cordonnerie. Sur l’arc de pierre de l’entrée du passage, on peut lire : MANUFACTURE DE NASSES. La fabrique de nasses équipée de façon moderne et fonctionnelle fonctionnera là jusqu’en 1956.

La rue Droite

La maison de l’îlot, à l’intersection de la rue Droite et de la rue du Palais, est donc au XIXe siècle –de 1832 à 1866– la propriété de Jean Broquère, puis de son fils Edouard. Elle sera acquise, en 1866, par Jean Bros, ancien militaire. De 1887 à 1915, elle passera successivement aux mains de Jean-Baptiste Raygasse, marchand de grains, de Jean-Baptiste Raygasse, son fils, docteur en droit à Paris, et de Jean-Guillaume Raygasse, docteur en médecine, à Toulouse. En 1915, Joseph Roquette médecin en devient le propriétaire. La matrice cadastrale indique qu’alors la parcelle se compose de trois parties : l’une de 72 m², l’autre de 40 m² et, entre les deux, un passage de 12 m². (C’était l’impasse de 5 pieds de large qui permettait au XVIe siècle, et avant, l’accès à l’arrière des maisons. Au XIXe siècle, ce passage permet encore au voisin d’accéder à sa grange, à l’arrière de sa maison).
Dans l’angle, là où se trouvait en 1577 l’obrado de Jean Mudavena, armurier, il y a aujourd’hui le magasin d’un traiteur.

La maison voisine, le long de la rue Droite , avait, en 1831, les mêmes limites qu’aujourd’hui. Elle figure au plan actuel avec le N°429 et une surface de 285 m². Sur le plan du XIXe siècle , elle compte 290 m² (maison, cour et grange) et appartient à Amédée Galtier. Etienne Galtier, avocat, de 1882 à 1891, Joseph Caylet, prêtre, de 1891 à 1897 et Joseph Mouly, conducteur des Ponts et chaussées, en seront les propriétaires successifs. Jean Baptiste Raygasse achète, en 1912, qui porte aujourd’hui le N° 46 de la rue de la République.

Les deux petites maisons qui suivent –dont nous avons vu qu’elles sont "physiquement" liées l’une à l’autre– ont, en 1825, trois propriétaires : pour la parcelle la plus au nord , François Barnabé, tailleur, dit La Tanusse et Gabriel Barnabé, dit aussi La Tanusse, est imposé pour le 3ème étage et le galetas ; la parcelle suivante est, à la même date, dite appartenir à Gabriel Cancé, sellier, qui décède en 1829. Il a alors comme "garçon", Félix Denille qui fait son apprentissage. Félix –appelé aussi Philippe– lui succède et occupe, très certainement après le décès de son ancien maître l’atelier et la maison. En 1850, Philippe Denille achète la maison à laquelle il joindra, en 1853, la parcelle contiguë, au nord, que possède depuis 5 ans Amédée Galtier. Jusqu’en 1925, les 2 maisons n’en feront qu’une seule. Après 1925, Melle Jeanne Denille ne gardera qu’une partie : celle qui porte dans la rue de la République le N°48. La maison suivante, N°50 de la rue, change de propriétaire.

La dernière maison de la rue –avant celles qui trouvèrent leur place sur l’emplacement de l’ancien hôpital dont nous reparlerons– qui porte aujourd’hui le N°52 de la rue de la République est, vers 1830, la propriété de Jean-Baptiste Panissal, notaire, fils de Jacques Panissal, marchand trafiquant, installé tout près, à la fin du XVIIIe siècle. Nous ne savons pas à quelle date le notaire Panissal devint le propriétaire de cette maison qui, nous l'avons vu, était au XVIIIe siècle scindée en 4 petites parcelles.
Au notaire Jean-Baptiste Panissal succède, en 1865, le notaire Gustave Andorre.
En 1892, la maison est vendue à François Ichard, avoué. Elle restera un bien de cette famille jusqu’au milieu du XXe siècle.

L’ancien hôpital Saint-Loup

Au début du XIXe siècle, bien que l’hôpital Saint-Loup ait été désaffecté –les malades et les pauvres occupent depuis 1792/1793 les bâtiments de l’ancienne Chartreuse devenue hospice– les gestionnaires de l’hôpital sont toujours propriétaires des biens de la rue Droite. Le plan napoléonien en fait apparaître les différentes parcelles : les bâtiments –710 m²– et les jardins –170 et 71 m²–. Mais les constructions se délabrent un peu plus chaque jour et l’hôpital voudrait bien se débarrasser de cette ruine encombrante.

Plusieurs tentatives de vente se soldent par des échecs. En 1825, la commune en envisage l’achat pour en faire l’école des Frères. Le projet n’aboutit pas. En 1839 le quai, élargi du pont à la promenade de Guiraudet, prend l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui et la valeur de l’espace de l’ancien hôpital (même si les bâtiments devront être détruits) s’accroît. Malgré cela, il faudra attendre 1842 pour qu’une vente soit conclue. La totalité des biens de l’ancien hospice, divisée en 5 lots, sera achetée par "Ducros fils et Cie ", d’Aurillac. En janvier 1843, M. Emile Verdier de Suze demeurant "au Mur de Barrez", mandataire de M. Jean Ducros, agent d’affaires d’Aurillac, procède à la revente, lot par lot.

Le premier acquéreur est, pour un lot, M. Alphonse de Gramond, ancien officier de cavalerie, petit-fils de M. François de Pomairols-Gramond, dont nous reparlerons. Il s’agit d’un jardin et d’une partie de la parcelle bâtie.

M. Pierre Passemar, employé aux Ponts et Chaussées, achète deux lots : ce sont des bâtiments, en bordure du nouveau quai –partie de la parcelle bâtie, 232 m², "d’une longueur de 25 m hors d’œuvre, à partir de l’angle vis à vis le pont"– . En 1847, les vieilles bâtisses de l’hôpital font place à une construction nouvelle. Passemar sera, là, cafetier jusqu’en 1882. Lacout, marchand de vins, lui succède durant un an, puis revend sous forme de deux lots : le plus grand –166 m²– à Julien Lazuech ; le plus petit à Henri Lagarde, charcutier.

Le quatrième lot est acquis par Emile Verdier de Suze –partie de la parcelle bâtie et autre jardin– qui projette de construire une brasserie. Trois mois plus tard, les travaux ont commencé et la construction s’élève "sur le vieux rempart de la ville qui soutient la promenade". Or, "l’alignement" n’a pas été demandé et les travaux ne sont pas conformes aux dispositions de la loi. Ils devront être démolis et la nouvelle façade devra être reconstruite parallèlement à l’axe de la route, à 7,50 m de la ligne d’arbres . On démolit donc et on rebâtit. En retrait, cette fois, car, prétendent propriétaire, maçon et experts, il n’est pas possible de faire une belle bâtisse avec des angles non orthogonaux. La façade, avec son perron devant la porte principale, restera ce qu’elle est aujourd’hui. Et les traces de la muraille de la ville disparaîtront à jamais sous le goudron de la promenade du Guiraudet.

20 ans plus tard, en 1863, Verdier de Suze revend la brasserie à Jean-Pierre Foulquié, marchand de grains. Jules Foulquié avocat, son fils, en hérite en 1903.
La "salle des hommes" de l’ancien hospice constitue le cinquième lot –petite partie du bâti, 63 m², le long de la rue Droite– . On y accède, de la rue, par un escalier implanté sur la parcelle acquise par Pierre Passemar. Géraud Miquel, cabaretier, l’achète. Adolphe, son fils, cabaretier lui aussi, le conserve jusqu’en 1907 où il est remplacé par Célestin Fabre. La maison est aujourd’hui encore une auberge.

Il convient de noter qu’en 1843, avant d’aménager leurs auberges, Pierre Passemar et Géraud Miquel demandent à la commune l’autorisation d’avancer leurs façades dans la rue Droite, sur le sol d’une partie de l’ancien patus de l’hospice, et d’aligner ainsi leurs façades sur celles des maisons voisines. L’autorisation leur sera donnée et le terrain leur sera vendu à raison de 7 F le m².

A la même date, Alphonse Charles de Pomairols-Gramond voudra, lui aussi, faire élever un mur de clôture sur la promenade de Guiraudet, le long du jardin de l’ancien hôpital qu’il a acquis en janvier : le mur devra être établi à 7,50 m de l’axe de la ligne d’arbres.

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [1845]


Bien qu’ayant cédé quelques m² de terrain à la commune, M. de Pomairols disposera là d’une belle parcelle de 360 m². Elle passera à Albert de Colonges , en 1864, puis, en 1901, à Alfred Cibiel. Ce dernier veut y faire bâtir une maison. Par l’intermédiaire de son architecte, Eugène Vernhes, il demandera, le 29 mai 1902, l’alignement et l’autorisation d’établir une marquise, au devant de la maison, sur une largeur de 3 m et à 4,50 m du sol . Une belle maison, à la porte monumentale dont le linteau porte les lettres AC, initiales du propriétaire, sera construite.

C’est un hôtel, l’Hôtel Moderne. Le fonds de commerce sera vendu à Joseph Flourou. En 1906, Joseph Flourou, sa femme, un cuisinier et trois domestiques veillent à la bonne marche de l’établissement où l’on reçoit du monde de qualité. Vers 1910, un Toulousain, Eugène Labat "maître d’hôtel", succèdera à Joseph Flourou : six personnes alors entourent le patron qui, en 1922, devient le propriétaire de l’immeuble, puis quitte Villefranche. L’hôtel sera dirigé par Louis Jouy –1926–, Michel Desseigue –1931– avant de devenir la propriété de la famille Anglarès dans les années 50. La Banque Populaire occupe aujourd’hui les locaux du rez-de-chaussée.

Le moulin

Le moulin et ses annexes resteront la propriété de l’hôpital jusqu’en 1870, date à laquelle il est acheté par Albert de Colonges qui le revendra à Baptiste Raygasse, marchand de grains, en 1895. En septembre 1903, M. Eugène Vernhes, architecte, qui veille à la construction de l’hôtel voisin, en est le propriétaire. Le moulin est démoli. Et, en décembre 1904, une belle bâtisse, de 14 m de façade a remplacé, sur la promenade du Guiraudet, le vieux moulin des pauvres. (Les bâtiments annexes, à l’arrière, disparaîtront, lors d’un incendie, le 18 août 1928). Devant sa maison, Eugène Vernhes souhaite établir un trottoir cimenté de 3 m de large "en prolongement de celui déjà existant devant la maison Cibiel". Le 15 juin 1906, il veut ajouter une "bâche" : il est bon de protéger la marchandise déballée devant les vastes baies de l’immeuble. Car, depuis l’année précédente, Léopold Lapeyronie a installé, là, un bazar, à "entrée libre", portant pour enseigne A la Débacle : on y vend des "articles de ménage".

M. Lapeyronie transportera son enseigne sur le Quai de l’hôpital, en 1909. Sur le Guiraudet, quelques mois plus tard, un nouveau bazar attirera le client. Aux Galeries modernes, on pourra acheter tout ce qui est nécessaire à la maison et à ses occupants. L’entrée est libre, et le prix fixe. On ne marchande pas ! M. Claude Gustave Constans, "négociant en articles de Paris" en est le propriétaire. Vers 1925, les Galeries Modernes quittent le Guiraudet pour la rue de la République. Ironie du sort : une banque, le Crédit Lyonnais, ne tardera pas à s’implanter sur l’emplacement de l’ancien moulin des pauvres.

ilot de l'hopital saint-loup, bastide de villefranche
Ilot de l'hôpital Saint Loup : restitution du bâti [1906]


Ilot privilégié de la bastide?

A côté de ce qui fut l’hôpital-Dieu de la bastide, nous avons vu se succéder, durant cinq siècles, dans ce que nous avons appelé l’îlot de l’ancien hôpital Saint-Loup, familles nobles ou bourgeoises et, le long de la rue, boutiques d’artisans, études de gens de loi et auberges. Alors que, d’ordinaire, dans la bastide villefranchoise, la superficie des maisons diminue lorsqu’on s’approche des portes de la cité, notamment porte de Saint-Jean ou du Martel, on garde ici, à la porte du Pont, à la limite des murailles de la ville, un habitat spacieux et aéré. Malgré la proximité de l’hôpital –et de ses misères– ne peut-on pas penser que l’on ait été là dans un quartier privilégié de la bastide ?

Les cahiers du C.E.B n° 7, 2004


Notes du chapitre

(1) AMV (Archives municipales de Villefranche), Annales de Jean Drulhe, p. 60.

(2) Villefranche, ville fortifiée d’André Ancourt, p. 25.

(3) Ib., p. 89.

(4) AMV, Archives de l’hôpital, 1 A1.

(5) Il faut ajouter qu’une maison et un "patus" avaient été également vendus aux consuls, à cette fin, le 1er décembre 1354 par Noble Hubert Gautier, coseigneur de Savignac. (Annales d’Etienne Cabrol, tome I, p. 236).

(6) AMV, Archives de l’hôpital, 1 A1.

(7) On peut voir une petite partie de cette muraille au chevet de l’église Saint-Joseph. Au début du XXe siècle, 11 mètres de mur d’enceinte étaient encore debout ; 5 mètres furent abattus en 1929, dans le but d’assainir l’église. "Le mur qui subsiste a une largeur variant entre 2 m au départ et 1,40 m du côté du collège. Les pierres de dimensions diverses sont liées par un mortier très dur composé de chaux de pays et de briques pilées". (Villefranche, ville fortifiée d’André Ancourt, p. 34).

(8) AMV, Annales Géraud de Rabastens, f°17.

(9) AMV, CC3.

(10) En 1571.

(11) AMV, Annales Géraud de Rabastens, f°159.

(12) AMV, Archives de l’hôpital, 2 B2.

(13) AMV, Archives de l’hôpital, 2 B2. L’hôpital ne porte pas, alors, le nom d’hôpital Saint-Loup qui lui sera attribué plus tard.

(14) AMV, CC 5, F° 9.

(15) AMV, CC 3, F° 49.

(16) AMV, Annales de Jean Drulhe, p. 204.

(17) AMV, CC 4, F° 36.

(18) Il est probable que cette rente représentait l’intérêt, en nature, d’une somme prêtée par M. Jean Toupignon, au propriétaire du moulin. Etant donné l’importance de la rente, il peut s’agir d’un prêt d’environ un millier de Livres ; soit un placement à 3,33 %.

(19) AMV, CC 3, F° 46.

(20) On peut penser que ces Valette sont apparentés à Vézian Valette, fondateur de la Chartreuse : comme lui, ils possèdent des terres à Félix, lieu où fut implanté le monastère.

(21) AMV, CC 4, F° 101

(22) AMV, CC 3, F° 100

(23) AMV, CC 4, F° 39

(24) AMV, CC 3, F° 48

(25) Cayla Paul, Dictionnaire des institutions des coutumes et de la langue en usage dans quelques pays de Languedoc, de 1535 à 1648

(26) AMV, CC 3, F° 121.

(27) A partir de 1652, seul le mot "double" est employé dans les cadastres villefranchois pour désigner l’androne, espace étroit qui sépare deux maisons voisines non contiguës. En occitan, on a : "doubla al miech" ; en français, "double entre deux". Dans le cadastre de 1518, il n’est question de cet espace que lorsqu’il s’y trouve des lieux d’aisance. On lit alors : "latrina ou secreta al miech".

(28) Géomètre

(29) AMV, CC 16, F° 3

(30) Registres sur lesquels sont consignées les mutations.

(31) AMV, Archives de l’hôpital 1 B8, 17/08/1696.

(32) Date inconnue, 1652/1673.

(33) AMV, 25/09/1680

(34) AMV, Archives de l’hôpital, 1 E2, f°68 v°.

(35) ADA (Archives départementales de l’Aveyron), 3 E 11107, f°462.

(36) AMV, Archives de l’hôpital, 1 E2, f°99.

(37) Les 2/3 restant constituent, de nos jours, la parcelle 438, propriété Marty.

(38) AMV, CC 27, f°53.

(39) AMV, CC 21, f°350.

(40) AMV, CC 23.

(41) Le marchand mangonnier est un revendeur au détail.

(42) AMV, Archives de l’hôpital, 1 E2, f°144.

(43) AMV, cadastre napoléonien.

(44) Collection Société des Amis de Villefranche.

(45) Ancourt André, Villefranche, ville fortifiée, p. 226.

(46) Ancourt André, Annales de Villefranche, tome 2, p. 325.

(47) AMV, cadastre napoléonien, section D, n°s 750 et 751.

(48) Charles Jean Baptiste de Pomairols est le fils de Jean-François, président du présidial au XVIIIe siècle et le petit-fils de Jean Desplas, également président du présidial.

(49) AMV, cadastre napoléonien, section D, n° 744.

(50) Nous ne savons pas à quelle date cette parcelle, qui à la fin du XVIIIe siècle appartenait à Delle Catherine Vialars, veuve du Sieur Pierre Bouffiès bourgeois, a été vendue à M. de Pomairols-Gramont. Nous reviendrons sur ce bâti de la rue de la République.

(51) Albert Charles Louis Joseph de Colonges a épousé Angèle Claire Gaudou, le 9 juin 1858.

(52) AMV, cadastre napoléonien, section D, n°746.

(53) En 2002.

(54) La rue Droite deviendra rue de la République officiellement en 1886 ; mais pour les Villefranchois elle restera, longtemps encore la rue Droite.

(55) AMV, cadastre napoléonien, section D, n°745.

(56) AMV, cadastre napoléonien, section D, n°747.

(57) AMV, cadastre napoléonien, section D, n°s753, 754 et 755.

(58) ADA, 3 E 26957

(59) Ibidem.

(60) Ibidem.

(61) Il s’agit d’arbres nouvellement plantés sur la Promenade de Guiraudet. AMV, 2 D17, p. 11.

(62) ADA, 3 E 26957.

(63) La mère d’Albert, Charles, Louis, Joseph de Colonges, Marie Madeleine, Henriette de Pomairols était la cousine germaine de Alphonse Charles de Pomairols-Gramont, célibataire, décédé le 22 mars 1852.

(64) AMV 2 D19, p. 237.

© Centre d'Etude des Bastides 2010
- Mise à jour cette page : 19/07/2010 -
Plan du site