Préambule

Claude Calmettes

Dans la préface de son livre « L’apogée de la chrétienté 1180 – 1330 », Jacques LE GOFF, s’exprime clairement :

« Les dix siècles du Ve au XVe que les hommes de le Renaissance ont appelé Moyen Âge… j’y vois pour ma part le premier volet d’une plus longue période qui, de l’Antiquité tardive à la Révolution industrielle – pour s’en tenir à une histoire européenne, occidentale… crée les fondements de notre société. Un long Moyen Âge qui correspond à peu près à ce que MARX a défini comme le temps du féodalisme… Dans tous les domaines, de la technologie à l’art, de l’économie à la science, des moeurs à la spiritualité, le Moyen Âge a été une époque de création, de croissance, de progrès…
Les hommes se multiplient, les cultures s’étendent et la terre devient plus fertile, les villes naissent ou renaissent, la machine apparaît, la monnaie se diffuse, les écoles et les universités se fondent, l’art romano gothique s’épanouit, les mentalités s’affinent, les sentiments s’intériorisent, un humanisme chrétien multiforme revient aux sources du christianisme, le développe et l’approfondit… »


Au chapitre 2, l’équilibre social, Jacques LE GOFF poursuit, parlant de la société urbaine :
« L’essor urbain est porté, au XIIIe siècle, par la vague démographique. On a estimé que de 1200 à 1300 la population de l’Europe est passée de 61 à 73 millions ; entre 1200 et 1340, la population de la France serait passée de 12 à 21 millions, celle de l’Allemagne de 8 à 14, celle de l’Angleterre de 2,2 à 4,5 ».

C’est donc ainsi l’époque qui nous intéresse, dans cette étude du développement de l’organisation sociale de l’habitat aggloméré suivant le principe de la régularité.
Pendant un siècle et demi, l’Europe médiévale va ériger en principe commun la régularité d’un plan pour recueillir, accueillir ou retenir des populations en recherche de protection. C’est un événement particulièrement fort qu’il conviendrait de prendre en compte.

L’évolution de la société, entraînant l’évolution de l’habitat, se concrétise dans cet état de volonté assumée, représenté par ce plan abouti, inscrivant ainsi, sur un vaste territoire non homogène et sur une grande période de temps, les changements politiques, sociaux, économiques de cette civilisation du Moyen Âge. L’équilibre a été trouvé, pour un temps et pour certains, dans l’instauration d’un acte de fondation définissant des possibilités nécessaires, en un lieu donné, dans un but déterminé, pour une stratégie dont le terme n’est pas fixé.

Engager la réflexion sur le patrimoine immatériel et les moyens de le sauvegarder doit prendre en compte certaines phases de la création urbaine. Plus que toutes autres, les fondations volontaires de bourgs et de villes sont le reflet le plus juste de la civilisation du moment. L’analyse, la réflexion et la contemplation qu’ils nous inspirent, partant d’une forme matérielle toute d’équilibre calculé, nous conduisent à des évocations si subtiles, que la perte d’un seul élément risque de rendre plus confuse, voire incompréhensible, l’organisation de ces ensembles parvenus jusqu’à nous. Ils sont représentatifs cependant d’un mouvement caractéristique de l’évolution de la civilisation occidentale. Il convient d’en assumer la pérennité.

En France, nous possédons le plus vaste champ d’expérimentation de ce mouvement de fondation mis en oeuvre, pour le plus grand bénéfice des tenants du pouvoir, dans le cadre d’un aménagement du territoire rural, précurseur de nos actuelles préoccupations.
N’oublions pas que les bastides ne sont pas des villes telles que nous l’entendons aujourd’hui. Elles sont, tout au plus, des bourgs, le plus souvent des villages. Elles répondent au souci d’organisation du territoire qui commence par le devoir d’assumer la subsistance de tous, puis de concourir à l’organisation des échanges, pour en tirer, in fine, l’essentiel de ce besoin constant de richesses à partir du réseau de bastides que les royaumes de France et d‘Angleterre, ainsi que les abbayes, les évêchés et les seigneuries vassales vont constituer.
Nous abordons, à travers ces fondations voulues, l’essence même de la civilisation médiévale. Ces habitants ont été attirés en ces lieux avec toutes sortes d’avantages, avec ce qui pouvait motiver les hommes de l’époque. La lecture de chartes ne suffit pas à comprendre. Il faut imaginer ce que pouvait représenter pour ces nouveaux venus l’organisation de la ville à laquelle ils allaient, non pas appartenir comme là d’où ils venaient, mais participer par leur courage, par leur ténacité, leur compétence et leur imagination. Ils devenaient partie intégrante d’un ensemble urbain auquel ils pouvaient apporter grandeur et prospérité. Tout cela, on ne le voit pas, on ne voit pas comment les choses se sont passées, mais on imagine le déroulement des fêtes comme des deuils, le développement des échoppes comme le déballage des foires et marchés. La bastide était pour les manants comme l’église était pour le clergé et le château pour le seigneur. Pourtant, tout fonctionnait ensemble et cela se sent encore.
L’ordre des choses s’explique en chaque réalisation.Le hasard n’y pénètre pas.

Les bastides, dans leurs plans aboutis, exemplaires à plus d’un titre, nous offrent cette étape intermédiaire entre le monde typiquement rural et les prémices du monde urbain que nous connaîtrons beaucoup plus tard, lors des opérations planifiées des XVIIIe et XIXe siècles.

Ne sommes-nous pas en face d’une organisation de l’espace qui peut n’avoir point de fin ? Peut-on imaginer l’impact de cette organisation géométrique sur les premiers arrivants venus des villages alentour aux contours incertains ?

Depuis longtemps déjà l’église était au centre du regroupement humain, quand ce n’était pas le château qui justifiait la protection recherchée. Et en quelques dizaines d’années seulement le réseau des bastides se tisse sur le territoire des antiques paroisses offrant aux populations en demande (surpopulation, dévastations…) un nouveau cadre de vie et de nouvelles perspectives, mais toujours au sein de la société médiévale dont l’évolution continue.

Si l’église a cessé d’être, pour le clergé séculier, cet espace protecteur et impénétrable qui le protégeait au milieu d’un monde hostile, elle est devenue le centre de leurs activités qui sont dirigées vers le monde (cf. André SCOBELTZINE. L’art féodal et son enjeu social. NRF Ed. Gallimard -1973- Bibliothèque des idées). Au milieu des conflits qui parcouraient le monde féodal, les classes dominantes vont se diviser un peu plus, laissant successivement l’idéologie en charge aux moines bénédictins, puis au clergé séculier et aux ordres mendiants. La pensée gothique se forge un système qui répond aux aspirations et aux désirs des populations urbaines, de la haute aristocratie et des membres du clergé séculier. L’évolution économique, politique et sociale ouvre de nouvelles perspectives propices au changement.

Nous sommes devant un programme de civilisation adapté aux contingences locales. Ces villages ne sont plus des havres de paix pour des populations pourchassées, mais des moules dans lesquels vont se former des générations de paysans, d’artisans, de bourgeois. Au cours des siècles, l’évolution naturelle des populations d’Europe de l’Ouest va conduire ces hommes et ces femmes vers une autonomie plus grande, avec les hauts et les bas de l’histoire que nous connaissons. Jusqu’à la Révolution, peu de choses changeront, en dehors des grandes épidémies qui causeront d’immenses ravages dans les rangs humains et de nombreuses guerres qui ne laisseront la plupart du temps derrière elles que ruines et exactions de toutes sortes dans tous les lieux habités.

Avec constance, les humains referont des enfants et l’argent sera trouvé pour reconstruire toujours plus. L’importance du nombre de bourgs à plan régulier permet encore de conserver cette relation privilégiée entre l’homme et son habitat. Comme pour son arbre généalogique et mieux encore, l’homo bastidus sait de quand date le lieu où il habite, par la volonté de qui le plan a été conçu, dans quel but précis cet ensemble urbain a été implanté.
Les parcelles initialement tracées ont accueilli les maisons programmées et le temps a fait son oeuvre, pour peu que la population ait répondu au programme initial. Ces villes ouvertes destinées aux échanges et à la création de richesses ont ou n’ont pas réussi. Selon les dispositions prévues, la place et les rues principales ont abrité le commerce et l’artisanat, puis la bourgeoisie et les édiles. Les habitations se sont agrandies en hauteur, longueur ou largeur au détriment du parcellaire d’origine. Les incendies, les guerres, les abandons ont remodelé des quartiers entiers…

Il s’avère que ce qui nous reste aujourd’hui, témoin d’une pérennité presque générale, c’est ce plan d’origine qui nous interpelle jusque dans nos plus intimes convictions. Nous sommes devant l’image même de nos préoccupations urbaines, reflétant de façon cyclique le besoin permanent de l’ordre et de l’organisation sociale soumis aux impératifs aléatoires de l’imagination et de la créativité.

Ce n’est pas tant une vision de l’histoire qui mérite notre attention. C’est une vision beaucoup plus vaste à laquelle nous invitent les bastides, une vision de l’immatériel dans un cadre réel réduit à l’essentiel, c’est-à-dire à son plan, la vision de ce que nous devons à la civilisation médiévale.

Nous avons les innombrables sanctuaires romans, suivis des cathédrales gothiques et pourquoi pas, selon les réflexions les plus récentes, les châteaux de la Renaissance pour illustrer le monde médiéval. L’Europe en est couverte, pour les églises tout au moins, mais ce sont des objets sacrés souvent sortis de leur contexte, admis aux plus grands hommages, au plus profond respect, aux classements impérieux et nécessaires.

Mais avons-nous suffisamment réfléchi à la valeur de l’urbain, en soi, à la portée du témoignage brutal et subtil de ces villes « fondées » au moment le plus prometteur et le plus politique de notre histoire de l’Occident ?
Les villes issues des premiers temps après l’effondrement de l’ « ordre romain » nous renseignent et nous guident dans l’histoire de l’évolution urbaine jusqu’à ce que vienne le temps des villes issues de la volonté politique des tenants de l’ « ordre nouveau ». Cet ordre nouveau que le monde médiéval a voulu comme ferment de sa propre civilisation.

Ce bonheur nous est donné d’interpréter au mieux cette relation privilégiée qui nous lie à cette vision du monde de la civilisation médiévale si présente aujourd’hui dans nos attentes. Il nous revient de le proposer à la réflexion de ceux qui ressentent qu’au-delà du réel - qu’il convient de transmettre sans plus tarder - il existe un système de valeurs non quantifiables émanant de réalisations humaines constituant un véritable patrimoine immatériel. Il reste à en assurer la continuité dans le temps.

Le Livre Blanc des Bastides

© Centre d'Etude des Bastides 2010
- Mise à jour de cette page le : 15/02/2010 -
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