12e ASSEMBLEE GENERALE DE L’ICOMOS

Jean-Marie VINCENT
Inspecteur général de l’architecture et du patrimoine
Vice-président de la section française de l’ICOMOS

Le n° 41 d’Info bastide du mois d’avril 1999 rendait compte d’un circuit organisé par le CEB pour le Comité International des Monuments et des Sites (ICOMOS). Celui-ci était en charge d’une réflexion au niveau national sur des expériences menées sur le terrain dans la perspective de répondre aux incitations de l’Etat quant aux démarches locales d’aménagement du territoire. Nous pensons que le rapport établi par le groupe de travail sur « le patrimoine quotidien et l’aménagement durable du territoire », présenté à l’Assemblée Générale de l'ICOMOS tenue à Mexico en octobre dernier, méritait d’être porté à la connaissance des adhérents de notre association.

MEXICO - Septembre 1999
Section française de l’ICOMOS

« Le patrimoine quotidien et l’aménagement durable du territoire en France »
Compte-rendu des travaux du comité constitué sur ce thème (octobre 1998 - mai 1999)

1 - Explication du thème

Les objectifs de l’enquête que nous avons décidé de mener sur le rôle du patrimoine dans les démarches locales d’aménagement du territoire en France visaient à constater et à analyser un phénomène en plein essor dans notre pays et à en tirer les enseignements.

Le contexte culturel

Sans prétendre décrire ici la naissance et l’extension progressive de la notion de patrimoine, rappelons seulement que, depuis plus de deux siècles, cette extension a généré la mise en place d’un dispositif législatif et réglementaire de plus en plus complexe, de plusieurs branches spécialisées de l’administration et de la dévolution d’importants crédits de la part de l’Etat.

Or la notion de patrimoine dans notre société contemporaine ne cesse de s’élargir bien au-delà des « monuments » auquel elle s’identifiait à l’origine. Notre démarche n’a donc pas porté sur ces derniers mais sur ce que l’on nomme aujourd’hui le « patrimoine quotidien ».

Ce patrimoine quotidien ne peut se réduire non plus au « petit patrimoine » des croix de carrefour ou des édifices hors d’usage : lavoirs, puits, pigeonniers, moulins… C’est dans une acceptation plus large, le patrimoine du cadre de vie, inscrit dans les paysages, ruraux ou urbains, dans la trame de nos villes et de nos villages, dans le bâti ordinaire, dans les espaces publics organisés en fonction d’une vie sociale, dans les témoignages multiples des modes de vivre, de travailler, d’échanger (dans tous les sens du terme) des générations qui nous ont précédés. Il englobe donc pour une large part des éléments immatériels : traditions, savoir-faire, pratiques sociales…

Cette inflation de la notion de patrimoine peut dans certains cas être excessive et paralysante. Elle pose en tout cas le problème des moyens que la société peut lui consacrer. En effet, les ressources de l’Etat, sous la forme de subventions spécifiques à la sauvegarde et à la mise en valeur du patrimoine, ne suffisent plus et, à la limite, ne se justifient plus systématiquement. Il faut trouver, dans la dialectique entre le patrimoine et l’aménagement, d’autres types de ressources elles-mêmes génératrices d’effets économiques nouveaux. Notre enquête voulait précisément chercher des réponses concrètes à cette interrogation.

2 - La démarche du groupe de réflexion de la section française de l’ICOMOS

Prégnance croissante de la notion de patrimoine quotidien, nécessité d’un aménagement durable du territoire, l’interpénétration dialectique de ces deux réalités s’imposait à la section française de l’ICOMOS comme un thème d’une totale actualité appelant de sa part réflexion et propositions sur le plan national. Cette réflexion pouvait en outre alimenter utilement les travaux de la rencontre internationale de l’ICOMOS à Mexico en octobre 1999.

Le réseau relationnel constitué au sein du comité de réflexion a permis d’identifier, sur proposition des membres de ce groupe, des cas concrets méritant un examen sur le terrain. Ces cas ne constituent donc pas un échantillonnage scientifiquement sélectionné, mais sont en revanche représentatifs des territoires et des thématiques dans lesquelles les membres de la section française sont impliqués, à un titre ou à un autre. Ils touchent tous le patrimoine quotidien, non monumental, à travers des projets à caractère global et innovant, sur des territoires d’échelles très diverses mais susceptibles d’inspirer à ceux qui les habitent un sentiment identitaire d’appartenance à une communauté.

C’est ainsi que le comité a successivement visité :

● Les 30 et 31 octobre 1998, dans le Perche (Eure-et-Loir et Orne) : un « pays » qui, grâce au dynamisme du conseiller général - maire de la Ferté-Vidame, a pris progressivement conscience de sa cohérence et de sa solidarité et vient de se doter d’une structure de Parc Naturel régional à cheval sur deux départements ;

● Les 15 et 16 janvier 1999, en Anjou (Maine-et-Loire) un ensemble de communes liées par leur appartenance commune à une section de la vallée de la Loire entre Chinon et Saumur (la procédure de classement de cette section au titre du Patrimoine Mondial est en cours), qui s’est structuré d’abord en syndicat intercommunal, puis en un Parc Naturel régional ;

● Le 6 mars 1999, deux chantiers bénévoles de restauration conduits en Seine-et-Marne par l’Union REMPART en liaison avec les communes, chantiers qui ont fortement contribué à valoriser les zones urbaines dans lesquelles ils sont situés, dont ils constituent dorénavant des éléments identitaires et qui ont ainsi contribué à la réappropriation des lieux par leurs habitants ;

● Les 26 et 27 mars 1999, un ensemble de « bastides » d’Aquitaine (Gironde et Lot-et-Garonne) qui, par delà la mise en valeur de chacune d’entre elles, tentent aujourd’hui, grâce à la prise de conscience de leur spécificité que leur a permis le Centre d’Etude des Bastides, de constituer un « réseau » pour revitaliser cette région ;

● Les 28 et 29 mai 1999, les communes du site de Gavarnie et du Mont-Perdu (Hautes-Pyrénées en France et Aragon en Espagne) récemment classé au Patrimoine Mondial, qui fortes de cette reconnaissance internationale, cherchent à assurer leur survie en tant que « pays » autrement que par la seule fréquentation touristique trop concentrée et épisodique.


Carte des enquêtes

3 - Nos principales constatations

1 - Le patrimoine « quotidien », tel que nous l’avions défini comme objet de notre enquête, nous est apparu, dans toute la diversité de ces différents exemples, comme un héritage gorgé de vie. Il n’est même « patrimoine » que dans la mesure où il reste « vivant », c’est-à-dire où il continue à être vécu de façon permanente. Les témoignages que nous avons recueillis nous ont convaincus que le pire ennemi de ce patrimoine, plus encore que la lente mort par déshérence, c’est une réutilisation, une « exploitation », qui l’éloigne, le coupe d’un usage familier. Le tourisme commercial, tout particulièrement, tue le patrimoine moins dans sa matérialité que dans son essence même. Au contraire, nous avons pu constater que, chaque fois que l’on sait développer un tourisme intégré, basé en particulier sur la pluri-activité des habitants du lieu (activités agricoles ou artisanales auxquelles s’adjoignent, de manière saisonnière, des activités d’accueil du tourisme), c'est au contraire un atout important, notamment en zone rurale.

2 - Nous avons cependant constaté que le tourisme n’est pas le seul ni le principal moyen « d’aménagement durable » que peut engendrer la valorisation du patrimoine. Cette valorisation, nous ont affirmé plusieurs responsables et tout particulièrement les maires des bastides de Créon et Monflanquin, doit d’abord avoir pour objectif l’amélioration du cadre et de la qualité de la vie des habitants. Mais, partant, il engendre une qualification de l’image des lieux qui peut avoir des effets économiques importants. Cette qualification peut en effet être assez attractive, si l’on en croit les témoignages des maires de Mortagne-au-Perche ou de Villeneuve-sur-Lot, pour faire venir et fixer durablement des activités tertiaires, génératrices d’emplois et de développement économique.



Villeneuve-sur-Lot
Créon
Monflanquin

3 - Le patrimoine quotidien ainsi conçu est, dans tous les exemples que nous avons visités, éminemment « identitaire » et revendiqué comme tel par la plupart des responsables rencontrés. Or, connaissant bien les effets pervers que cette revendication d’identité génère trop souvent aujourd’hui, nous avons été particulièrement attentifs à cet aspect. Pourtant, tel que nous avons pu l’observer, cette notion n’engendre pas inévitablement l’isolement, le repli sur soi. Au contraire, l’expérience montre que l’identité patrimoniale est souvent revendiquée avec le plus d’ardeur non par des « indigènes » mais par des populations allogènes. Par lui, ces populations se constituent des racines. Elles se « réapproprient » le patrimoine d’un lieu. En ce sens le patrimoine peut et doit être facteur d’intégration.

4 - Mais, cette « réappropriation » implique inévitablement l’évolution de ce patrimoine, pour que celui-ci réponde aux nouveaux besoins, aux nouveaux usages. Le patrimoine quotidien ne peut pas être figé. Il vit, donc il évolue. Encore faut-il le faire évoluer dans la continuité. Pour cela, il faut le connaître dans sa spécificité précise, en maîtriser les techniques, les savoir-faire. Toute action sur le patrimoine quotidien commence par une démarche exigeante d’étude. C’est une constante dans tous les cas étudiés qui tous ont reposé sur un panel très important d’études : qu’il s’agisse des parcs naturels régionaux du Perche et d’Anjou, de l’Observatoire de la Loire, des chantiers de l’Union REMPART, du Centre d’Etude des Bastides, du site du patrimoine mondial des Pyrénées. Ces connaissances initiales doivent en outre être relayées par le savoir-faire des « hommes de l’art ». C’est à ce niveau que nous avons pris conscience, notamment au travers de l’expérience du Perche ou de celle des bastides aquitaines, combien était essentiel le rôle des architectes d’une part, et d’autre part celui des artisans qui peuvent être des vecteurs de cette continuité, ou au contraire des agents de la perturbation irréversible de la spécificité technique du patrimoine local.



Boulogne Geaune
Mirepoix Monflanquin : peinture de Babou

5 - Nous retirons de nos visites que l’élément déterminant, pour la réussite d’une telle mutation, c’est l’action déterminante des hommes: celle des responsables politiques, des hommes de l’art, des militants d’associations et, finalement, des citoyens sans lesquels aucune action durable ne peut être conduite.

● Dans tous les cas observés, le processus est parti de l’initiative d’un homme ou d’un groupe d’hommes :

▪ Elus locaux (Perche, Val-de-Loire, bastides de Créon et de Monflanquin, vallée du Lot…)
▪ Association « patrimoniale » : REMPART en Val-de-Marne, Centre d’Etude des Bastides en Aquitaine, Mont-Perdu-Patrimoine Mondial dans les Pyrénées, association locale au Coudray-Macouard en Anjou…).

L’engagement personnel d’un ou de plusieurs hommes, quelle qu’en soit la motivation, est donc déterminant non seulement pour le lancement du processus, mais aussi pour son aboutissement. Les cas observés, sélectionnés certes pour leur réussite, ont tous été portés à bout de bras par leur promoteur sur le long terme (plusieurs dizaines d’années). Il faut du temps et de la continuité pour faire se croiser patrimoine et aménagement durable.

● En revanche, on ne peut parler de réussite, c’est-à-dire de véritable prise en compte du patrimoine au service d’un développement durable, que dans l’exacte mesure où la démarche devient réellement collective, « citoyenne » pour reprendre un terme à la mode, c’est-à-dire quand la population locale y adhère et y participe effectivement avec ses élus. C’est le cas semble-t-il assez largement dans le Perche et en Anjou. Ce n’est encore que très ponctuel dans les bastides aquitaines (à Créon et à Monflanquin assurément…).

▪ pas de rôle déterminant d’une association dans le Perche ni, à l’échelle du pays, en Anjou,
▪ rapports difficiles, pour ne pas dire conflictuels, entre REMPART et le maire à Coulommiers,
▪ intervention tardive, mais à terme décisive, des élus dans le processus conduit par l’association tant dans les bastides aquitaines (avec parfois une vie associative locale très développée comme à Créon) que dans les Pyrénées.

● Le soutien actif et l’apport de compétence d’architectes et autres professionnels qualifiés a été la clé de la réussite de l’opération ;

▪ CAUE de l’Eure-et-Loir et de l’Orne dans le Perche, CAUE de Maine-et-Loire en Anjou,
▪ Techniciens des Parcs naturels régionaux dans le Perche et en Anjou, accompagnés dans ce second cas par le technicien de l’Observatoire de la Loire, personnels de la DDA et du Parc National dans les Pyrénées,
▪ Architecte-urbaniste libéral dans les bastides,
▪ Encadrement spécialisé (archéologues, architectes) dans les actions REMPART…

● Enfin, dernier constat, pour être efficace et porteuse d’ « aménagement durable », cette action doit trouver sa bonne échelle et rencontrer le notion, au sens de la géographie physique et humaine tout à la foi, de « pays ». Il faut en outre qu’elle s’incarne dans une structure de solidarité permettant à ce pays de se doter des moyens humains, organisationnels et économiques indispensables à son aménagement durable ;

▪ L’exemple du Perche est un véritable cas d’école ; l’action est partie de la petite commune de la Ferté-Vidame en Eure-et-Loir pour s’étendre, vingt ans après, au Parc Naturel du Perche (une trentaine de communes sur deux départements), en passant par des structures intermédiaires (un « pays d’accueil » à vocation touristique, une communauté de communes qui gère administrativement le territoire autour de la Ferté-Vidame, etc.) ;
▪ Dans le Val-de-Loire, le Parc Naturel Régional implanté sur, lui aussi, deux départements et deux régions relève du même processus ;
▪ La difficulté rencontrée par les bastides d’Aquitaine à se fédérer en un « réseau » qui, lui, ne s’incarnerait pas dans un territoire organisé démontre, par la négative, la même nécessité ;
▪ Cette nécessité s’impose également, de manière encore incomplètement formulée, aux maires des Pyrénées qui ressentent le besoin de créer une structure de solidarité internationale avec leurs homologues espagnols pour une gestion et une mise en valeur commune du site du patrimoine mondial du Mont-Perdu…




Conclusion : Quels rapports entre patrimoine quotidien et aménagement durable ?

Le « développement durable » ou « l’aménagement durable » (nous préférons cette seconde formulation, mieux adaptée à ce que nous avons rencontré) c’est, selon la Délégation française à l’Aménagement du Territoire (DATAR) : « … le développement global, associant l’ensemble du corps social local et du tissu économique ». Confrontée au patrimoine, cette définition implique, toujours par la DATAR, « … l’exigence d’une vision contemporaine du patrimoine, tournée vers l’avenir, en ne se limitant pas aux discours empreints de nostalgie et de passéisme dont le patrimoine est trop souvent le support ».

Nous avons, à la suite de ces six études de cas, confronté notre propre vision à cette définition qui, finalement, nous est apparue comme pertinente à condition de l’expliciter ainsi :

▪ La « durabilité » tient essentiellement à la compatibilité des actions engagées sur le patrimoine quotidien avec la conservation effective de celui-ci. Or, nous avons vu plus haut que ce patrimoine quotidien n’est et ne reste « patrimoine » que s’il demeure vivant, c’est-à-dire s’il est intégré à la vie quotidienne des habitants des lieux, héritiers naturels ou volontaires de ceux-ci.
▪ C’est pourquoi, nous estimons que l’aménagement durable du territoire peut trouver dans le patrimoine quotidien un ferment puissant dans la mesure où il respecte les principes suivants :
◦ partir d’une connaissance très précise des spécificités de ce patrimoine et susciter à partir de celle-ci une prise de conscience, aussi collective que possible, de la valeur de ce patrimoine,
◦ soutenir les initiatives des élus locaux et les aider à mettre en place les structures de solidarité à l’échelle des « pays » correspondant aux unités culturelles dans lesquelles le patrimoine quotidien plonge ses racines historiques et peut puiser, aujourd’hui, sa capacité de reconversion,
◦ privilégier systématiquement les actions qui favorisent l’usage quotidien de ce patrimoine par les habitants et d’abord pour leur propre usage ; les activités touristiques ne doivent être qu’une activité seconde venant se greffer sur une communauté vivante ;
◦ pour cela, encourager et soutenir financièrement la pluri-activité de ces habitants (par exemple : accueil touristique à la ferme…),
◦ aider à la mise en place d'un réseau de professionnels formés aux interventions sur le patrimoine (architectes, artisans) pour conseiller les élus et aider les habitants à adapter leur patrimoine sans le dénaturer.

Reprenant à notre compte la formulation utilisée par la DATAR française pour ce qu’elle appelle les « pôles d’économie du patrimoine », l’action que nous préconisons, telle que nous l’avons analysée au travers des exemples visités, doit donc permettre de « … construire des projets de territoires qui utilisent le patrimoine, non plus comme de simples objets culturels ou touristiques, mais comme des atouts importants d’un développement innovant, adapté aux réalités du monde rural (ou urbain dans le cas des bastides, d’Angers, de Mortagne-au-Perche…), en phase avec les attentes des citoyens connectés avec l’ensemble de l’activité économique, délibérément inscrit dans notre modernité ». (les pôles d’économie du patrimoine - DATAR - Paris 1998).

info bastide n°44 janvier 2000



Libourne (33)
Villeneuve-sur-Lot (47)
Vianne (47) Créon (33)
Monflanquin (47) Cadillac (33)
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- Mise à jour de cette page le : 15/02/2010 -
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