UNE POLITIQUE : UN RESEAU

INTERVENTIONS PUBLIQUES

Introduction.

L’année 2003 a été celle des 20 ans du CEB. Le n° 57 d’info bastide en a relaté les évènements et parmi les plus marquants, la Table Ronde précédant le tenue de l’AG à Castelnau-Montmiral (81). Les représentants des associations de bastides déjà crées ou en cours de constitution étaient venus jeter les bases d’une coordination des actions au niveau des 3 Régions-territoire des bastides et dans une perspective européenne en compagnie du Conseil d’Administration du CEB.
Trois communications ont été présentées successivement par, le maire de Créon, président de l’association des bastides de Gironde, Jean-Marie Darmian, le Directeur de FRAMESPA, laboratoire d’histoire médiévale de l’Université de Toulouse-II-le-Mirail, Benoît Cursente, universitaire-chercheur au CNRS et le président-fondateur du CEB, Claude Calmettes, architecte-urbaniste, engagé dans le partage du savoir et la promotion des Bastides et de leur patrimoine. Il est apparu intéressant d’en rappeler, ici, la teneur.

Un projet d'avenir pour nos bastides

Jean-Marie Darmian

Il n’existe pas d’avenir qui ne prenne en compte le passé. Les villes bastides sont donc plus que jamais des cités de référence pour tous les bâtisseurs soucieux de développement durable des territoires dont ils ont la charge. Leur actualité n’en est que plus “ brûlante ” puisque l’on parle de plus en plus de ce concept voulant que les formes d’urbanisme perdurent au-delà des modes et des aléas des sociétés.

En contrôlant un espace, des voies de communication, un fleuve, une rivière, un point dominant ; en constituant des “ zones économiques protégées” mais ouvertes aux plus dynamiques ; en instituant à travers leur charte les prémices d’une citoyenneté ; en faisant de la maîtrise de la terre une règle rigoureuse, les “ pères ” de ces villes neuves du Moyen Age ont globalement réussi à inscrire leurs créations dans la durée. Notre époque réinvente ce que le passé lui a légué.

Les villes bastides ont vécu sur ces principes et portent donc dans leur “ A.D.N. ” une identité à entretenir, à cultiver. Elles ont su majoritairement résister aux aléas de l’Histoire, aux récessions économiques, aux variations des régimes politiques, aux évolutions parfois dévastatrices des modes architecturales. En s’appuyant sur ces racines il est désormais possible de tirer profit de cette longévité pour améliorer le temps présent.

Il devient donc essentiel dans le contexte européen actuel de construire, sous l’égide du C.E.B. un projet collectif rassemblant élus, passionnés, techniciens, chercheurs et surtout citoyens pour constituer un réseau élargi de moyens et de compétences.

D’abord et surtout il se révèle urgent de partager les réussites, les expériences et les échecs à travers des rencontres régulières, des colloques, des voyages d’étude, des publications, des expositions. Ce partage indispensable à la constitution d’une authentique solidarité entre toutes les composantes de la vie en bastide sera le ferment de la réussite des initiatives éparpillées sur le grand Sud-Ouest

Ensuite rien ne progressera sans que l’identité urbanistique, que met en avant le C.E.B., soit reconnue à l’échelon départemental dans les associations, mais aussi à celui des régions et de l’Europe dans le cadre plus large des “villes neuves”.

Enfin nous ne pourrons plus faire autrement que d’inscrire collectivement le Centre d’Etudes des Bastides comme une référence indiscutable, comme un interlocuteur fiable pour les collectivités, comme un conseiller avisé sur les projets des territoires.

Aucun élu ne peut également négliger la composante citoyenne de ces cités jamais totalement comme les autres. L’adoption d’une “charte de développement” permettra de tabler sur un développement concerté utilisable à l’échelle de la politique des Pays.

L’avenir du C.E.B. passe donc par la constitution d’un réseau garantissant la cohérence et l’efficacité des actions menées.

Cohérence entre les réalités du passé et les espérances des projets ; cohérence entre les évolutions territoriales et le rôle historique de “bourgs centres” que tiennent la plupart d’entre elles ; cohérence entre les évolutions socio-économiques et les contraintes urbanistiques héritées des origines ; cohérence entre la nouvelle donne européenne et les investissements à réaliser pour conserver vitalité et originalité.

Les villes bastides ne peuvent pas devenir seulement des cités du passé mais demeurer des espaces où se construit une vie originale, une dynamique historique, une référence d’urbanisme. Le temps est donc venu de créer dans le C.E.B. et avec le C.E.B. un avenir prometteur en conjuguant diversité et solidarité. Le chemin sera long mais c’est celui de l’espoir.

bastide de Créon

Quelles recherches pour demain ?

Benoît Cursente

Je voudrais dire la joie que j’éprouve à me trouver associé à cette célébration des vingt ans du C.E.B. à CASTELNAU-de-MONTMIRAL. Je me trouve en ce lieu comme ami (je crois être parmi les plus anciens sociétaires du Centre) et à cette place comme représentant de l’Université de Toulouse-Le Mirail, institution partenaire officieuse, et depuis peu officielle.

Si ce partenariat s’est ancré dans la durée et a prouvé, je crois, sa pertinence et son utilité, c’est essentiellement en raison de l’opiniâtreté sans faiblesse dont à fait preuve le président Claude Calmettes dans son souci d’armer le C.E.B. d’un volet scientifique. Car il est vrai que du point de vue de la motivation ce partenariat a fonctionné de façon un peu dissymétrique. D’un côté, donc, le C.E.B., conduit de main de maître par son Président, infatigable animateur d’un petit commando de militants dévoués à la cause des bastides au premier rang desquels figure Claude PONS. De l’autre côté l’Unité mixte de Recherche FRAMESPA à laquelle j’appartiens qui regroupe la grande majorité des chercheurs et enseignants-chercheurs en histoire de l’Université de Toulouse 2.

La thématique des bastides ne figure pas en tant que telle dans les programmes de recherches que, de quadriennal, en quadriennal le laboratoire propose puis s’engage à exécuter. Le but recherché par les deux partenaires est dissemblable. Le C.E.B. a pour objectif la valorisation d’un patrimoine déterminé. Les chercheurs en histoire ont pour mission de mieux comprendre les dynamiques globales de la société qui a sécrété ce patrimoine. Ceux-ci ont consacré le plus clair de leur énergie, dans les décennies écoulées, à remettre en question la vieille trilogie castelnaux-sauvetés-bastides. Les bourgs monastiques (Nelly Pousthomis), les bourgs casaliers (Benoît Cursente), les bourgs mercadiers (Florent Hautefeuille) ont récememnt enrichi cette taxonomie héritée de Charles Higounet. Et, quand ils reprennent la question des bastides, les chercheurs sont davantage préoccupés de comprendre le contexte des fondations qu’à en ré-examiner le résultat matériel. Dans cette optique, les échecs leur paraissent parfois plus intéressants que les réussites, le contexte rural plus prégnant que les aspects urbains, l’habitat dispersé plus excitant à décrypter que l’urbanisme ordonné…

Le choix par le C.E.B. de Castelnau-de-Montmiral comme lieu de célébration est significatif. En effet, le C.E.B. a fait ce choix en pleine connaissance de cause : Castelnau n’est pas une bastide mais un castrum, un bourg castral, dont l’agencement urbanistique porte la marque de l’influence des bastides. De fait, la meilleure prise en compte, par le C.E.B., de la complexité des phénomènes de peuplement et du caractère illusoire de classifications trop rigides est sans doute la marque la plus manifeste de ce dialogue avec les universitaires.

Les influences ont été réciproques. Les universitaires donnent volontiers acte du fait que les bastides, au-delà de leur insaisissable complexité, constituent dans la France du Sud-Ouest un patrimoine vivant d’une homogénéité et d’une densité exceptionnelles. Ils acceptent volontiers de se porter caution, pour la partie historique, de la fiabilité de l’expertise du C.E.B., interface entre deux mondes qui généralement s’ignorent : celui de la valorisation du patrimoine et celui de la production de connaissances nouvelles sur ce patrimoine.

Le paradoxe, bien connu, de la production de connaissances nouvelles est qu’elle aboutit à réévaluer l’immensité des ignorances actuelles. Dans cette prise de conscience, convergent souvent, et c’est nouveau, demande sociale et exigences intellectuelles. Chacun s’accorde à estimer qu’il faut étudier plus systématiquement, à la lumière des avancées récentes opérées dans ce domaine, le patrimoine architectural des bastides en privilégiant l’architecture civile. Il importe aussi de plus finement connaître l’espace environnant des bastides (là où souvent se construisent des lotissements ou des voies de contournement). Il convient de cesser de se focaliser sur le moment de la fondation - certes décisif - pour suivre l’histoire de la vie urbaine dans la longue durée. Car l’histoire du bâti est sans âme détachée de l’histoire sociale ; la restitution des dynasties de commerçants et de petits notables qui se sont fortement identifiés à ces petites villes est également à mener plus systématiquement.

Hélas, cet accroissement des besoins, en dépit des facilités de recherche offertes par le C.E.B., coïncide avec une crise de la “production” de jeunes chercheurs par l’institution universitaire. Les dernières années écoulées se caractérisent par l’effondrement des inscriptions en maîtrise d’histoire. Il y a à cela des raisons générales sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’attarder ici. Il en est aussi une plus particulière, située en amont de l’université : le tarissement des études en latin dans les collèges et lycées.

Faut-il craindre qu’à terme le combat pour les bastides cesse faute de combattants après épuisement de la vieille garde ? Je ne serai pas aussi pessimiste. Mais il conviendra, rapidement de prendre en compte deux éléments niveaux, ce que le C.E.B. s’emploie d’ailleurs lucidement à faire. D’abord la dimension européenne : plusieurs des nouveaux membres de l’Union européenne - notamment la Pologne - ont parmi leurs trésors patrimoniaux un semis de villes neuves, très comparables aux bastides, qu’ils entendent valoriser. Aux yeux des jeunes chercheurs, l’étude des bastides, insérée dans un programme d’études européen, peut être débarrassée de la connotation “ provincialiste ” sans doute nuisible à son attractivité. Dans le même temps, pour les élus des bastides s’ouvrent de nouvelles perspectives d’accès à des financements thématiques européens. Le second élément nouveau, pour l’avenir des bastides, n’est autre que la présence en force, dans cette assemblée, d’édiles de bastides venus de tous les horizons du Sud-Ouest. Le chercheur en histoire que je suis salue cette présence. Cette génération d’élus a compris qu’il convient de valoriser leur patrimoine bastide non pas comme un décor de carte postale stéréotypé, mais comme thème d’identité citoyenne et comme un lieu complexe dont la compréhension nécessite un minimum d’effort d’intelligence. La paradoxale combinaison d’un élargissement à l’Europe de l’horizon de recherche et d’une prise de conscience des acteurs locaux peut aider à l’émergence d’ une nouvelle génération de chercheurs.

Le plan des bastides à plan régulier du sud-ouest

Les 20 ans du C.E.B. et après ?

Claude CALMETTES

Le Centre d’Etude est né de la volonté de créer une dynamique, de partager des convictions et d’établir les conditions susceptibles de faire du C.E.B. un carrefour d’échanges à l’image des bastides. Après les années d’expérience sur le terrain, dans les archives, dans des réunions publiques, associatives et privées, après 20 années de collectes, de travail et de réflexion, après surtout ces dernières années où nous avons côtoyé de plus près les responsables élus et les responsables en charge de la recherche, nous nous sommes aperçus qu’une petite révolution était en marche.

Nous avions été pionniers dans le domaine de la mise en évidence du phénomène des bastides auprès des hommes et des femmes peu au fait du sujet, nous allons devenir à nouveau pionniers dans la remise en cause de certitudes jusque-là avérées. Pionniers également dans le rassemblement des moyens, des forces et de la volonté politique qui permettra d’assurer le développement durable de nos villes neuves du Sud-Ouest. Nous irons chercher là où ils sont les arguments que l’histoire n’a pas encore suffisamment divulgué auprès des populations en attente.

La petite révolution, c’est la relecture de l’histoire entreprise depuis une dizaine d’années qu’il faut vulgariser avec prudence, c’est la nécessité de voyager qu’il convient de répandre auprès de tous ceux qui forment ou vont former le réseau de créations urbaines auxquelles nous nous intéressons.
Nous avons mis en avant le phénomène bastide parce qu’il était à portée de notre main. Si la recherche nous incite à remonter dans le temps pour en comprendre la genèse, elle nous invite tout autant à relire de façon exhaustive l’histoire synchronique du phénomène à travers l’Europe et d’inviter tous ceux que nous aurons convaincus de se regrouper pour mieux vivre leur singularité européenne.

C’est la dimension européenne du phénomène qui doit retenir toute notre attention. Nous avons l’expérience de cette démarche qui consiste à faire découvrir une réalité qui se cache et nous avons maintenant la méthode adaptée aux circonstances. Continuer à faire vivre le mouvement que nous avons créé donne des obligations à la fois techniques, éthiques et philosophiques.
Obligations techniques dans la mesure où la recherche nous pousse à étendre de façon diachronique le champ de nos travaux parallèlement à ce mouvement synchrone qui nous pousse sur les routes européennes.
Obligations éthiques puisque nous sommes au service des bastides, ces villes neuves que nous voulons voir reconnaître comme un patrimoine sinon régional, sinon national, au moins européen si j’ose cette inversion de la logique.
Obligations philosophiques pour être en phase avec la formation d’une Europe unie et tout ce contexte qui se prépare de réécriture de l’histoire et de mise en place d’un programme culturel partagé. Le phénomène des villes neuves du Moyen âge est tout de même un événement dont il faut établir une synthèse à l’échelle de son territoire.

Pourquoi, diront certains, se préoccuper d’autre chose que des bastides ?
Pourquoi aller plus loin, ailleurs, alors que nous n’avons pas encore fini de nous connaître entre bastides ?
La réponse est claire. Tout simplement parce que le phénomène bastide n’existe pas. C’est du phénomène des villes neuves en Europe dont nous nous occupons en commençant par les bastides...

Nous avons appris de nos amis de FRAMESPA combien la recherche est exigeante. L’histoire du peuplement, que laboure en tous sens ce laboratoire d’exception, les a bien conduit de l’autre côté des Pyrénées. Ce ne sont pas que les archives qui les ont attirés mais bien sûr les hommes de terrain comme les hommes de sciences.

Notre ambition est bien de continuer de recueillir ce qui permet de mieux comprendre l’évolution de nos villages. Nous n’abandonnerons rien en allant plus loin. Nous renforçons notre connaissance et nous décuplons les raisons d’être fiers de défendre cette spécificité de nos villes neuves du moyen âge, appelées bastides, dans le Sud-Ouest de la France.

info bastide n° 57 octobre 2003



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- Mise à jour de cette page : 28/05/2010 -
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