Essai de modélisation informatique d'une bastide médiévale

L’exemple de Rabastens-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées)

Stéphane ABADIE

Introduction

rabastens

La bastide de Rabastens-de-Bigorre., fondée en 1306 par le Sénéchal Guillaume de Rabastens, est la première bastide royale du comté de Bigorre (fondée sans paréage sur des terres réputées appartenir au comte). Elle fut créée pour renforcer l’emprise royale sur ce petit comté pyrénéen mis sous séquestre par le roi de France Philippe IV le Bel après les troubles dans la succession comtale, à la fin du 13è siècle. L’objectif initial était d’en faire la nouvelle capitale du comté, en concurrence avec Tarbes, ce qui entraîna de nombreux troubles dès 1305 (procès).

Implanté sur un plan régulier inspiré de celui de la bastide voisine de Marciac (parcellaire urbain et rural), Rabastens fut rapidement doté de puissantes fortifications (murailles, fossés, tours-portes) et d’un imposant château protégeant la bastide à l’ouest. En quelques décennies, la petite ville se dota de tous les attributs urbains : église de style gothique dédiée à Saint-Louis (saint très “ politique ” et récent : Louis IX n’a été canonisé qu’en 1297), halle et embans, hôpitaux, couvents de frères carmes, Rabastens comptait 120 chefs de famille en 1362, après la Grande Peste, et 305 feux en 1429.

Cette petite ville prospère fut complètement ruinée en 1569 après de violents combats qui opposèrent catholiques et protestants : la ville médiévale brûlée disparut presque entièrement, le château fut démantelé, et les reconstructions postérieures ont occulté les rares vestiges. De fait l’actuelle bastide ne conserve de ses origines prestigieuses que son plan régulier et de rares monuments mutilés (église, fragment de rempart). Il était donc intéressant de tenter une étude de cette ville royale avant sa destruction en 1269.


plan général de rabastens-de-bigorre

Restitution de la bastide de Rabastens au moyen âge (d’après le cadastre napoléonien)

Méthodologie

La recherche documentaire s’est appuyée sur trois types de sources :
-Les sources écrites, limitées pour le moyen âge (copie de la charte de coutumes, censier de 1429), plus nombreuses pour l’époque moderne (description du château par Blaise de Montluc en 1569, mentions éparses, devis de réparations des bâtiments publics).
-Les plans , cadastre actuel et napoléonien, deux plans routiers de 1749,
-L’analyse archéologique : étude du plan cadastral, relevé en plan et en élévation des monuments conservés, détermination des emplacements (château, hôpital Saint-Antoine) par étude topographique et enquête orale.

Notons immédiatement les limites de cette recherche, les lacunes documentaires considérables et le médiocre état de conservation des vestiges au sol n’ont pas permis de retrouver certains bâtiments (l’hôpital Saint-Jacques cité en 1429…) et dans l’ensemble les maisons d’habitation restent largement méconnues : si on excepte le parcellaire, bien conservé, la découverte d’un unique claveau de porte chanfreiné en grès et une base de colonnette du 16e siècle, on est réduit à des hypothèses pour les façades et la structure de l’ensemble de l’habitat civil.

La modélisation a été réalisée (en 1998) avec un petit logiciel fonctionnant sous Windows. Actuellement, la plupart des logiciels du commerce destinés au grand public (Architecture 3D, Blender…) permettent d’arriver à des résultats similaires ou supérieurs moyennant un investissement financier et humain modestes. L’utilisation de logiciels professionnels (AutocCAD, ArchiCAD) d’un coût plus élevé et d’un usage complexe permettent d’arriver à des résultats remarquables mais leur usage reste réservé à des professionnels.


rabastens de bigorre plan

Restitution des principaux monuments

Six ensembles monumentaux ont pu être étudiés plus ou moins complètement.

L’église Saint-Louis est le monument le mieux conservé. Du bâtiment primitif en calcaire et grès il subsiste l’ensemble de la nef et du chevet (vers 1306-1320) jusqu’au niveau des voûtes. Le clocher et une chapelle de la première moitié du 17e siècle complètent la nef gothique , ainsi que d’importantes restaurations des années 1875 (voûtes…). Ici la principale difficulté a été la restitution du clocher primitif, dans l’axe de la nef, dont il ne restitue que deux fragments de piédroits et des culs-de-lampe en remploi.

Le couvent médiéval Notre-Dame-des-Carmes, cité en 1402 et détruit en 1569, est connu par un plan de 1750 (localisation de l’église conventuelle Notre-Dame) et le relevé des vestiges ; une salle (capitulaire ?), trois chapiteaux du cloître et un contrefort de l’église. Ces éléments sont intégrés dans le couvent du 18e siècle, lui-même très remanié.

La muraille en briques est conservée, arasée, dans le quart nord-ouest de la cité, avec des traces de son fossé. Elle semble remonter à la première moitié du 14e siècle et était doublée d’est en ouest par un canal en eau, l’Alaric, qui alimentait plusieurs moulins et le château. Des tours-portes de la ville, on ne connaît que la tour de l’Horloge, près du Château, la tour du Portal Dessus, au sud, et la tour Saint Michel également au sud (qui était peut être la même).

Le château était sans doute en usage dès la deuxième moitié du 14e siècle. Siège d’une petite garnison royale, il servit en 1569 de refuge aux hugenots de la ville qui furent massacrés après une traîtrise. Repaire de brigands par la suite, la forteresse fut démantelée en 1594 sur ordre des états de Bigorre, sauf le gros donjon qui fut vendu pour ses matériaux peu après 1789. Cette forteresse est connue par deux descriptions des années 1570 (Balise de Montluc et Jean d’Antres), le bail à démolir de 1594, un plan de 1749 et un relevé au sol des vestiges de la plate-forme et des fossés.

La halle, construction en bois qui abritait aussi la maison commune, est connue par les deux plans du 18e siècle et des devis de réparation (toit en ardoise…). Elle a été démolie vers le milieu du 19e siècle au profit de l’actuelle halle métallique de style “ Baltard ”.

L’hôpital Saint-Antoine cité en 1429 n’a pu être restitué. Seul son emplacement, à l’entrée de la bastide, a été repéré.


modelisation 3D de rabastens-de-bigorre

Essai de reconstitution

La reconstitution posait plusieurs problèmes, notamment celui des datations diverses. Le choix s’est porté sur l’état des années 1400, tel qu’il est décrit dans le censier de 1429 : les bâtiments étudiés semblent alors tous terminés et en état de fonctionnement, la bastide a atteint un maximum démographique

La modélisation informatique a été effectuée en trois étapes :


-Réalisation d’un plan d’ensemble de la bastide à partir des cadastres et des plans, reports des vestiges archéologiques numérisés.
-Modelage de tous les monuments restituables en trois dimensions selon les hypothèses les plus vraisemblables.
-Intégration du plan et des monuments. Les moulons et les bâtiments dont on ne pouvait déterminer l’apparence ont été représentés sous la forme de “ cubes ”.

Le résultat final n’a pas été régularisé ni doté de textures pour ne pas donner un aspect trop réaliste et conserver un aspect “ hypothèse de recherche ”. La restitution de certains volumes (donjon, tours-porte, halle) a fait l’objet de recherches comparables avec le bâti conservé dans d’autres bastides et castra de la région (Bassoues, Trie-sur-Baïse…).

L’intérêt de ce type de démarche

Le premier intérêt de cette restitution est de montrer les possibilités et les limites d’une enquête historique et archéologique : on peut déterminer l’aspect général du bâti, avec toutes ses lacunes, en intégrant les éléments connus pour étudier leur implantation, leur évaluation dans le temps. Cette “visualisation” permet de valider ou de favoriser certaines hypothèses mais également d’en dégager les nombreuses limites (étude de maçonneries très limitée, impossibilité de recomposer les façades avec certitude, élévations incertaines…).

Le deuxième intérêt est d’ordre pédagogique : la comparaison entre le bâti moderne et la modélisation informatique permet de travailler facilement avec un public scolaire ou adulte non spécialisé sur le concept de bastide et l’histoire locale.

Le troisième intérêt est lié à l’aménagement : ce type de représentation peut permettre d’aider les décideurs et les urbanistes à transformer l’espace de la bastide en respectant au mieux ses caractéristiques originelles. Il permet de “ visualiser ” rapidement le plan d’ensemble régulier et les zones archéologiques sensibles.

Un dernier intérêt pourrait être d’ordre touristique : en permettant une “visite virtuelle” de la bastide, un office du tourisme pourrait proposer des produits touristiques originaux (site web, CD-Rom…) et valoriser un site par une présentation moderne de son histoire et de son architecture.

En guise de conclusion

La reconstitution de la bastide de Rabastens-de-Bigorre se justifiait par la disparition apparente de toute trace médiévale après les destructions de 1569 et les reconstructions des trois derniers siècles. La généralisation au niveau local de ce type d’expérience à d’autres bastides, mais également à tout bâtiment ou habitat ancien (château, castelnau… comme le montrent les restitutions proposées dans les revues de vulgarisation comme “ Archéologia ou Moyen Age ou sur des sites comme le château de Lavardens dans le Gers) autorise de fructueuses confrontations entre les archéologues, les urbanistes, les historiens et les informaticiens en complément des restitutions graphiques classiques. La généralisation des micro-ordinateurs, le nombre de logiciels disponibles et leur facilité d’accès permettent déjà de rapides progrès dans ce domaine.

info bastide n° 50 juillet 2001



© Centre d'Etude des Bastides 2010
- Mise à jour de cette page : 15/02/2010 -
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