exemples de bastides

Nouvelle approche sur les sauvetés

Maurice BERTHE

bastide de saint-nicolas-de-la-grave
bastide de saint-nicolas-de-la-grave
bastide de saint-nicolas-de-la-grave
bastide de saint-nicolas-de-la-grave
bastide de saint-nicolas-de-la-grave
plan de sauveté : saint-nicolas-de-la-grave
Saint-Nicolas-de-la-Grave (82)
Alan
Saint-Clar

Les historiens du XXe siècle ont brossé de la sauveté une image claire et rationnelle, mais simplificatrice, comme l’avaient fait avant eux ceux du XIXe à propos des bastides. En se fondant sur un corpus de textes en définitive assez pauvre, ils ont donné d’une réalité extrêmement complexe une représentation schématique et incomplète. A la confection au XIXe siècle d’une image mythique de la bastide a succédé au XXe siècle celle d’une vision restrictive de la sauveté. Cette image n’a été mise en question qu’à partir de 1990, grâce notamment aux études de Gérard Pradalié, Benoît Cursente et Nelly Pousthomis qui ont mis au jour un phénomène infiniment plus complexe et divers que celui qu’avaient conçu Paul Ourliac et Charles Higounet entre 1945 et 1975. Des pistes nouvelles ont été tracées, la méthodologie et la problématique renouvelées. L’entreprise n’est pas terminée mais d’ores et déjà elle permet de montrer que les sauvetés ne constituent qu’un aspect régional du mouvement des villages et bourgs ecclésiaux.


Pour comprendre la genèse du phénomène, il est nécessaire d’évoquer brièvement le mouvement de la Paix de Dieu. Né à la fin du Xe siècle, il se définit par un double objectif : mettre un frein aux violences exercées par l’aristocratie guerrière, protéger les victimes de ces violences. La Paix de Dieu repose sur une alliance circonstancielle du clergé et de la paysannerie. Son éclosion s’explique par le climat social de la fin du Xe siècle, marqué à la fois par la faillite à peu près générale de l’autorité publique et par la constitution, sur ses ruines, d’un réseau serré de chefferies locales. Alors se réunissent les premiers conciles de paix : Charroux en Poitou, 989 ; Le Puy, 990 ; Limoges, 994 … Il s’agit moins de conciles que de vastes assemblées regroupant autour du clergé des foules considérables. Leurs décisions visent avant tout à placer à l’abri des opérations guerrières les personnes et les biens des non-belligérants (clercs non armés, paysans, marchands). L’application en est garantie par un engagement solennel, c’est-à-dire un serment de paix que les participants aux conciles prêtent eux-mêmes et qu’ils s’efforcent d’obtenir des nobles de la région. Au cours des années 1020-1040, le mouvement de la Paix de Dieu est rejoint par un autre courant, d’origine plus méridionale mais tout aussi puissant : celui de la Trêve de Dieu (concile de Toulouges, en Roussillon, 1027 ; concile de Vic, en Catalogne, 1033). Il s’agit cette fois d’imposer aux fauteurs de violences un armistice hebdomadaire d’une durée d’abord de deux jours, puis trois et jusqu’à quatre. La Trêve de Dieu est aussi étendue à de longues périodes de l’année liturgique, Carême, Avent. C’est au lendemain de 1033 que le double mouvement de Paix et Trêve connaît son apogée.


I. Les sauvetés selon Charles Higounet et Paul Ourliac (vers 1945-vers 1975).

L’histoire du peuplement du Sud-Ouest de la France a été longtemps dominée par l’oeuvre de Charles Higounet. Elle organise l’analyse des faits de peuplement médiévaux en fonction d’une classification en trois volets, sauvetés, castelnaux, bastides. Cette approche catégorielle présente le mérite d’avoir permis un vigoureux essor de la recherche. Mais il s’avère qu’elle n’a constitué qu’une étape de la réflexion et qu’elle n’est plus apte aujourd’hui à faire avancer l’enquête.


Une sauveté peut être conçue comme une projection dans l’espace du périmètre sacré, trop étroit et surpeuplé, qui entourait l’église et constituait le circuitus ecclesie ou enclos de paix, refuge canoniquement garanti autour du sanctuaire et qui a exercé un fort pouvoir d’attraction sur l’habitat paysan. La fondation d’une sauveté peut être considérée comme la création d’un vaste périmètre sacré en rase campagne. La sauveté se définit d’abord comme un établissement placé sous la sauvegarde de Dieu (salvitas) qui bénéficie en permanence des garanties de la Paix de Dieu, et pas seulement pendant les périodes de trêve ; elle est un "prolongement permanent de la Trêve de Dieu". Ce privilège est symbolisé concrètement dans le paysage par les croix qui limitent son territoire (certaines croix existent encore, ainsi celles de la sauveté de Mimizan). Elle se définit aussi comme un établissement de colonisation agricole. Les sauvetés sont créées pour la plupart entre 1050 et 1150, en pleine période de défrichements, dans des zones incultes, forêt de Bouconne, landes de Gascogne, marais de l’Avance, dans le Lot-et-Garonne. Elles sont restées exclusivement des villages à vocation agricole, n’obtenant que très rarement la création de foires et marchés (le Mas-d’Azil, Sieurac …). Dans la sauveté deux zones sont distinguées, celle des cultures et celle qui est destinée à accueillir le village.


L’aire d’implantation du village est divisée en lots appelés casaux. Chaque nouvel habitant reçoit un casal pour construire sa maison. Tous les casaux ont une superficie égale, mais cette superficie varie selon les sauvetés ; Saint-Nicolas-de-la-Grave et ses lots de 7,5m × 32m et Mauvezin et ses casaux de 19m × 64m constituent les exemples extrêmes. Ces lots sont généralement rectangulaires mais quelques sauvetés présentent des parcelles carrées, celle de Lussan notamment (38m × 38m). Le nombre des casaux varie aussi beaucoup : 13 à Belmont, sauveté de Moissac, 92 à Larramet, 300 à Fronton. Si dans nombre de cas les fondateurs ont laissé les villages s’implanter au gré des colons (plans inorganiques), dans d’autres cas, l’on voit apparaître un souci d’organisation et de planification : les casales sont agencés pour former des îlots rectangulaires (à Saint-Nicolas-de-la-Grave) ou carrés (à Fronton) qui déterminent ainsi un système de rues géométrique. Des plans réguliers apparaissent à Sainte-Foy-de-Peyrolières (avant 1087), sauveté inscrite dans un carré avec deux rues parallèles, à Fronton (en 1122), qui était aussi à l’origine un carré avec des îlots formant un plan enveloppant et surtout à Saint-Nicolas-de-la-Grave (vers 1135), qui, dans son grand rectangle, annonce le plan en échiquier. Charles Higounet observe cependant que dans nombre de cas les sauvetés ont été remaniées au temps des bastides (Alan, La Romieu, Négrepelisse), ce qui empêche de reconstituer le plan initial.


Le terroir fait aussi l’objet d’un allotissement. Chaque colon reçoit une tenure répartie en plusieurs parcelles, d’une superficie totale, en général, de quelques vingt hectares. Les parcelles sont parfois découpées selon un plan géométrique qui s’observe encore dans les cadastres (Saint-Nicolas-de-la-Grave). Les tenures sont des tenures libres. Les hommes de la sauveté sont des hommes libres, soumis seulement à deux types de cens : un cens en deniers pour les casaux, très faible, un agrier pour les terres de culture (à Fronton par exemple 1/9e pour les céréales, 1/5e pour le vin).


Le phénomène de création des sauvetés concerne uniquement le Sud-Ouest de la France. La plus ancienne sauveté connue est Vieux-en-Albigeois, en 987, cas exceptionnel par sa date. Le mouvement de fondation des sauvetés commence véritablement au milieu du XIe siècle. Il est à mettre en relation avec une phase de paroxysme des violences nobiliaires dans cette région, avec l’arrivée à maturité du mouvement de la Paix de Dieu, enfin avec l’affirmation du mouvement de croissance démographique et le besoin de terres nouvelles. Parmi les fondateurs figurent quelques évêques, ainsi l’évêque Austinde d’Auch qui fonde Nogaro vers 1050, des chapitres comme celui de Saint-Sernin (Justaret en 1124, La Salvetat-en-Lauragais, en 1137 …), plusieurs abbayes bénédictines, détentrices loin de leur maison mère de terres improductives ou mal exploitées : Conques (Sainte-Foy-de-Peyrolières vers 1070, Sainte-Foy-la-Grande en Périgord vers 1080 …), Moissac (Saint-Nicolas-de-la-Grave et d’autres sauvetés du Bas Quercy comme Belmont ou Sieurac …), Sauve-Majeure, fondée en 1079 dans les forêts de l’Entre Deux Mers et qui dès 1080-1085 se lance dans la création de sauvetés (Gabarret dans les Landes), Saint-Victor de Marseille (La Romieu). Les fondateurs les plus actifs ont été les ordres militaires, les Hospitaliers surtout qui créent notamment entre 1100 et 1120 une quarantaine de sauvetés dans la forêt de Bouconne, sur un territoire de 40 km de long et 20 km de large, plus d’autres sauvetés importantes comme Fronton.


Au-delà de 1130 le mouvement de fondation s’essouffle et se transforme. Les dernières sauvetés créées se fondent par association (acte de paréage) entre des établissements ecclésiastiques et des seigneurs laïques. C’est le cas de Casteljaloux fondée en commun par l’abbaye de La Sauve-Majeure et le vicomte d’Albret en 1131 ou de Mont-de-Marsan fondée en 1133 par l’abbaye de Saint-Sever et le vicomte de Marsan. Mais ce qui assure la protection dans ces deux cas, c’est le château seigneurial ; il ne s’agit plus de sauvegarde surnaturelle. Ces dernières sauvetés sont en fait des habitats subordonnés à des châteaux. Le temps des sauvetés se termine vers 1131-1141. Il a duré près d’un siècle.


Charles Higounet s’est beaucoup inspiré des recherches de Paul Ourliac sur les sauvetés du Comminges, même si leur approche du phénomène n’est pas tout à fait la même. De l’édition du cartulaire de Saint-Clar et du commentaire qui le précède, on peut tirer quelques éléments complémentaires qui n’ont pas retenu l’attention de Charles Higounet. Les actes permettent notamment d’évaluer la superficie des territoires, assez bien délimités, de Fonsorbes (plus de 4000 ha) et de Saint-Clar (plus de 5000 ha). L’étude des paréages révèle que le partage des redevances et des droits entre donateurs laïques et Hospitaliers est inégal ; dans la plupart des cas, la prééminence appartient aux Hospitaliers à qui reviennent l’exercice de la justice et les amendes qui en résultaient.


II. Les recherches récentes et le renouvellement des connaissances sur les sauvetés (vers 1990- vers 2000).

1. En 1990, Gérard Pradalié, dans une étude sur les "sauvetés castrales", cherchait à nuancer l’opposition entre castrum et sauveté, à partir de quelques exemples pris dans la région toulousaine : "il apparaît que les cas de sauvetés nées au pied ou au voisinage d’un château sont plus nombreux qu’on ne le dit d’habitude (Ch. Higounet), et que ces sauvetés, loin d’être toujours un phénomène concurrent de celui des châteaux et des castelnaux, leur sont parfois complémentaires et ouvrent la voie à d’autres castelnaux de la deuxième moitié du XIIe siècle". Il prête d’abord une attention spéciale à la période centrale du mouvement des sauvetés, celle qui va des origines jusqu’au début du XIIe siècle. Il y décèle plusieurs exemples de sauvetés nées aux abords d’un château, Lavaur, Caignac, Mauvezin et surtout Saint-Jean-du-Castellar, éclairée par un texte du cartulaire de Saint-Clar, qui constitue l’exemple le plus remarquable. Saint-Jean-du-Castellar correspond aujourd’hui à La Salvetat-Saint-Gilles. A l’orée du XIIe siècle, les Hospitaliers reçoivent non seulement l’église mais aussi la motte castrale au bas de laquelle s’étendra la sauveté (subordination topographique de la sauveté à la motte). Il analyse ensuite des cas de couples castelnau-sauveté, celui en particulier de Castelmaurou (début XIIe). Le nom de Castelmaurou apparaît pour la première fois en 1106 quand l’église placée sous le patronage de Sainte-Foy est donnée à Conques par l’évêque de Toulouse Amiel, avec l’approbation des co-seigneurs du Castri Mauronis, pour la création d’une sauveté, non loin d’un petit castelnau. A Verdun-sur-Garonne, le castrum a accueilli une sauveté-faubourg, coté Est, appelée plus tard bastide. La sauveté-faubourg de castrum est de même famille que la sauveté suburbaine, ainsi la sauveté créée à Toulouse par Alphonse-Jourdain, près du Château Narbonnais et de la Garonne, tout près d’une autre sauveté fondée autour du prieuré de Saint-Antonin de Lézat.


bastide de simorre
bastide de simorre
bastide de simorre
simorre, gers
Simorre (32)
vic en bigorre
vic en bigorre
vic en bigorre
Vic-en-Bigorre (65)
Nogaro (32)

Il n’y a donc pas incompatibilité entre château ou castelnau et sauveté. "Comment croire que castrum et sauveté puissent n’entretenir durablement que des relations de méfiance ou d’hostilité ?". Il ne faut pas oublier que ces sauvetés sont fondées à l’initiative ou avec l’accord des seigneurs locaux qui y trouvent leur compte. On peut même envisager que les sauvetés castrales sont apparues comme complémentaires du château ou du castrum en établissant un couple qui cumulait les avantages de la protection des croix et de la protection de la fortification.


Gérard Pradalié scrute ensuite l’ultime phase du mouvement des sauvetés. Vers le milieu du XIIe siècle, avec la montée des violences de la grande guerre méridionale, l’Eglise devient "incapable d’assurer la sauvegarde des sauvetés par la seule force de ses armes spirituelles". Les sauvetés se dotent alors d’un périmètre fortifié. Pour en arriver là, il a fallu d’abord que leur habitat se densifie, que les emplacements de maison soient de plus petite superficie et que leur juxtaposition renonce à une texture lâche. Les conditions se trouvent réunies lorsque, comme à Saint-Nicolas-de-la-Grave, les emplacements sont de forme étroite et peuvent accueillir des maisons contiguës. Il était impossible d’envisager un habitat serré lorsque les casales mesuraient 64m × 19m comme à Mauvezin. Le mouvement de fortification affecte aussi Lavaur où un texte d’arbitrage de 1144 nous apprend que la sauveté vient d’être fortifiée par Guillem-Jourdain qui tenait aussi le château ; cette enceinte marque le passage du couple château-sauveté à un castrum. La sauveté de Lautrec s’entoure à son tour d’une muraille distincte de celle du château des Lautrec en 1171.


Le mouvement affecte aussi nombre de sauvetés classiques, notamment parmi celles que détenaient les commanderies militaires. En 1194, la sauveté de Puysubran (Pexiora) s’abrite derrière les murs d’un castrum. En 1205, Fonsorbes est qualifiée de castrum, villa et salvitas. En 1210 Sainte-Foy-de-Peyrolières est appelée castellum

L’auteur conclut en remarquant que la création d’une sauveté à coté d’un château ou d’un castelnau peut apparaître comme le meilleur moyen de neutraliser la source de violences qu’il représente. Si bien qu’on aurait là la forme la plus militante, sinon la plus efficace de la sauveté, la sauveté ayant pour objet d’imposer sa loi au château. Mais il ne faut pas oublier que nombre de sauvetés ont pour origine un paréage entre ecclésiastiques et laïcs. Leur nature était autant laïque qu’ecclésiastique, même si l’impulsion est venue de l’Eglise. En Comminges, le paréage est la contrepartie de la cession aux Hospitaliers d’une église et de ses dîmes jusqu’alors aux mains des laïcs (réforme grégorienne) : contrepartie, car du succès de l’entreprise de peuplement et de colonisation à laquelle ils s’associaient, les seigneurs laïques attendaient un accroissement de leurs revenus.


2. En 1998, Benoît Cursente, constatant que les sauvetés ne constituent qu’un aspect régional du mouvement des villages ecclésiaux et que les castelnaux ne sont que le faciès particulier d’un phénomène plus général, celui des bourgs castraux, est amené à mettre en question ce qu’il appelle le «triptyque sauvetés, castelnaux, bastides» consacré par l’œuvre de Charles Higounet.


Il propose une nouvelle grille d’interprétation en trois sous ensembles principaux : le «village ecclésial», agglomération procédant de la présence d’une église, incluant plusieurs variantes, sagrera, sauveté, bourg prioral ou monastique. Le village castral, agglomération engendrée par un château, selon plusieurs variantes. Il présente souvent, mais pas obligatoirement, une structure de castrum. La désignation de «bourg castral» est réservée aux chefs-lieux de châtellenie. Enfin le castelnau qui désigne la génération de villages castraux qui prend tardivement une forme de castrum. La bastide ou ville neuve. A l’origine confondue avec le castrum, la bastide s’en différencie rapidement par un faisceau original de caractères : l’origine (fondations princières, paréages), le moment (seconde moitié du XIIIe siècle), la forme (plans en grille centrés sur la place du marché), l’ampleur (vocation de lieu central).


En préalable à son étude des sauvetés, Benoît Cursente distingue les «sauvetés et bourgs monastiques», initiatives dirigées de concentration de l’habitat de type «groupement» qui se caractérise par l’absence d’enceinte collective, du moins à l’origine (XIe- début du XIIe siècle), des «castelnaux et castra», de type incastellamento, qui se caractérisent au contraire par la présence d’une enceinte. La «phase de rigidification» qui s’ouvre au XIIe siècle et se généralise au XIIIe siècle passe en effet par la construction de murailles.


Son analyse des faits de peuplement de la Gascogne médiévale s’ouvre par la «floraison des bourgs ecclésiaux» au XIe siècle. Il constate un vigoureux essor des bourgs monastiques qui s’affirme dès l’horizon de l’an mil. Il cite la description qu’Aimoin fait en 1003 de La Réole, un monastère fondé ou restauré depuis peu : le bourg populeux qui le jouxte est «quasiment une cité». L’auteur observe un processus similaire avec le monastère de Saint-Pé-de-Geyres, fondé en 1017, avec un statut de sauveté ou d’immunité. C’est un phénomène comparable que l’on retrouve autour des abbayes ou prieurés de Sorde, Saint-Sever, Eauze, Lectoure, Saramon, Simorre, Pessan, Saint-Savin, Saint-Girons, Saint-Béat. Cette première floraison urbaine en Gascogne associe avec une remarquable fréquence la présence d’un établissement ecclésiastique et la concession par le détenteur du dominium public, de privilèges qu’on nomme souvent «sauveté», mais aussi de façon pratiquement synonyme, «immunité» et «liberté». Le bourg monastique de Saint-Mont se voit promettre la «sauveté» et l’«immunité» (le comte et les grands jurent salvamentum et munitionem). Les bourgs de Saint-Pé-de-Geyres et de Simorre ont reçu le privilège de «sauveté». A Eauze en 1089, le comte et les grands d’Armagnac s’engagent à respecter les «libertés» du bourg de Saint-Luperc. L’auteur décèle dans tous ces textes des compromis d’une extrême souplesse qui, «composant avec l’idéologie de paix et les intérêts de chacun, ont pour effet de créer dans les bourgs les conditions optimales d’un essor des activités d’échanges». Il est surtout amené à voir dans le statut de «sauveté» ou de «liberté» lié à la présence d’un établissement ecclésial «le dénominateur commun de la grande majorité des bourgs à vocation urbaine qui prennent leur essor au XIe siècle». Il remarque aussi que l’appellation n’a rien de bien fixé ; plus que salvatio, c’est villa qui est le plus usité.


Au total, sous l’égide du statut de «sauveté» ou de statuts apparentés et à l’ombre protectrice des églises, «ce sont bien les premiers linéaments d’un réseau de bourgs qui se dessinent au terme du XIe siècle, avec un semis de places centrales». Ce qui est certain : jusqu’au début du XIIe siècle, l’émergence d’un bourg à vocation de place commerciale est conditionnée par la présence d’un établissement ecclésiastique et l’existence du droit de «sauveté».


L’ouvrage de Benoît Cursente représente sur le front des recherches relatives aux habitats subordonnés aux églises, une avancée décisive. Il conduit à relativiser l’impact réel des sauvetés rurales et à réévaluer au contraire leur pendant urbain, les "bourgs ecclésiaux" dotés du statut de "sauveté" et/ou d’autres privilèges équivalents. La place des sauvetés rurales avait été une première fois minorée par la découverte du thème des "villages ecclésiaux" entre 1985 et 1995, ces villages nés dans les décennies qui suivent l’an mil sur les enclos de paix institués autour des églises (circuitus ecclesie); elle l’est une seconde fois en 1998 avec la parution de ce livre. Avec lui se termine l’aggiornamento des questions posées ces dernières décennies sur le rôle de l’Eglise dans la formation des habitats médiévaux. Voilà pour l’essentiel. Je retiens aussi qu’il fait siennes les propositions présentées par Gérard Pradalié sur les sauvetés castrales. J’observe enfin que ce qu’il dit des termes utilisés pour désigner les bourgs ecclésiaux - villa plutôt que salvatio - est vrai aussi pour les sauvetés rurales ; les sauvetés commingeoises du cartulaire de Saint-Clar sont plus souvent appelées villa que salvatio.


Benoît Cursente porte ensuite son attention sur la genèse des premiers bourgs laïques. C’est dans la première moitié du XIIe siècle qu’on pointe les premiers bourgs résultant d’initiatives purement laïques, apparus au pied des principales résidences comtales ou vicomtales, à Lourdes, Vic-Bigorre, Mauvezin, l’Isle-Jourdain, Samatan … Les fondations de Casteljaloux et de Mont-de-Marsan mettent un terme à la période antérieure, celle des sauvetés et des "bourgs ecclésiaux". A Casteljaloux d’abord où l’abbé de La Sauve intervient bien dans le paréage conclu en 1131 avec le sire d’Albret, mais semble avoir perdu très rapidement tous ses droits ; à Mont-de-Marsan ensuite où, entre 1133 et 1141, le vicomte Pierre de Lobaner contraint l’abbé de Saint-Sever à accepter que les habitants qui viendraient peupler la ville neuve soient placés sous la protection du château vicomtal.


La fin du XIIe siècle et plus encore le XIIIe siècle marquent le triomphe du castrum. L’auteur décrit un processus général d’expansion, d’uniformisation et de rigidification des formes d’habitats groupés sous la forme du castrum, entendu désormais comme une agglomération pourvue d’une enceinte collective. Ce phénomène répond à la fois à la mise en place de nouvelles structures et au rhabillage d’agglomérations préexistantes. C’est qu’en effet les agglomérations ecclésiales se sont massivement et assez précocement murées en castrum. Les bourgs monastiques s’enclosent de murs qui leur valent d’être désignés comme castrum, à Saint-Savin par exemple, dès 1168. C’est alors aussi que quelques sauvetés, conçues au XIe siècle comme des villages ouverts, se transforment en castrum, Fonsorbes notamment.


L’enfermement de l’habitat dans une enceinte a déterminé le passage du peuplement per casalem (par casal) à un peuplement per domum (par maison). La transition entre les deux systèmes s’est faite pour l’essentiel passé 1200. Mais dès le XIe siècle et le début du XIIe siècle, les premières expériences de "bourgs ecclésiaux" ont eu à résoudre la question de l’insertion du casal dans un habitat serré. Benoît Cursente donne un bref rappel des observations faites par Paul Ourliac et reprises par Charles Higounet sur la texture des villages de sauveté fondés per casalem. Le casal est décrit comme un enclos de 12 à 15 ares dans lequel est bâtie la maison paysanne : "La juxtaposition des casaux dessine une tache d’habitat qui constitue le villare, l’agglomération villageoise… Les entreprises qui donnent naissance à des formes de groupement en ordre lâche séparant nettement la zone d’habitat de la zone de culture, ne rompent pas avec le principe dominant selon lequel le casal constitue l’unité de tenure indivisible. Or les entités désignées dans le cartulaire de Saint-Clar comme casales correspondent déjà à ce qui sera ultérieurement désigné comme des casalaria ("casalères"), c’est-à-dire des enclos centrés sur une maison". Les chartes du cartulaire permettent de reconstituer ce qui fut le type d’habitat dans les sauvetés, mais aussi dans bien d’autres localités, par exemple Pujo, une juxtaposition informe de "casalères" comme village. Cependant remarque Benoît Cursente, il y eut très tôt des sauvetés et plus généralement des bourgs ecclésiaux qui furent d’emblée conçus comme des petites villes et où la maison (domus) fut d’emblée considérée comme l’unité d’habitat élémentaire. Ce fut le cas notamment à Nogaro, peu après le milieu du XIe siècle, où la présence d’une enceinte contraignit à concevoir un habitat serré.


3. Tout récemment, dans un bel ouvrage pour l’instant inédit mais qui devrait être publié en 2005, Nelly Pousthomis-Dalle présente un long dossier consacré aux bourgs monastiques nés de l’octroi des privilèges d’"immunité", "sauveté" et "liberté", dans le contexte du mouvement de la Paix de Dieu. Cette enquête, qui se situe dans le sillage de l’essai de Benoît Cursente, valide et renforce l’essentiel des propositions qu’il faisait sur les "bourgs ecclésiaux". Elle constitue un exemple remarquable de continuité de la recherche. C’est toute la problématique du livre de Benoît Cursente qui est soumise à l’examen d’un riche corpus de textes.

Elle s’appesantit d’abord sur les principaux apports des divers travaux consacrés ces vingt dernières années aux concepts d’"asile" ou périmètre de refuge autour des églises, d’"immunité" et des exemptions fiscale et judiciaire qu’elle entraîne ("libertés"), de "sauveté" et de "paix de Dieu". Elle termine ce rappel en insistant sur l’existence d’un processus progressif « d’hybridation » entre droit d’"asile", "paix de Dieu", "immunité" et "sauveté". Au travers des divers textes des Xe et XIe siècles, l’"immunité" apparaît synonyme, dans le sud de la France, de "sauveté", mais aussi de "liberté" ou "franchise", permettant de bénéficier d’une protection juridique et d’un régime fiscal allégé. L’immunitas, en institutionnalisant le statut spécial de tout ce qui est devenu saint, religieux ou sacré par une consécration, devient un instrument pour garantir la paix. L’espace sanctifié est conséquemment un espace sauf, désigné par exemple en Catalogne où abondent les textes, par les termes de salvatio, salvitas, immunitas, securitas…


Concentrant ensuite son attention sur le Midi Toulousain, elle a patiemment rassemblé un corpus de textes qui font état des termes d’"immunité", "sauveté", ou de "liberté" et "franchise". Présentés dans un tableau qui donne un extrait de chaque acte de privilège, l’identité de ceux qui l’ont octroyé et la référence de la charte, ils concernent une vingtaine d’établissements monastiques. De l’analyse chronologique des textes de privilèges se détachent trois séquences principales. La première vague débute au IXe siècle - elle concerne les monastères de Sorèze, Moissac, Conques, Castres et Vabres - et se termine dans la seconde moitié du Xe siècle - Saint-Savin en Lavedan -. Une deuxième grande vague se situe au XIe siècle, avec avant 1050-1060, Mas-Grenier, Condom, Saint-Savin, Saramon, Vieux et Bassoues, puis après cette décennie, Fustignac, Mas-d’Azil, Camon et Clairvaux. Une dernière vague à la fin du XIe siècle et un peu au delà, affecte Saint-Antonin de Pamiers, Moissac, Simorre, Lézat et Castres.


L’auteur montre surtout que c’est l’évolution du contexte politique et social qui a rendu opérants les droits attachés à l’"immunité" et au territoire de l’"asile". Ils ont été réactivés par le mouvement de la "Paix de Dieu", c’est-à-dire par la violence qui a accompagné la montée de la féodalité. Les monastères qui ont pu se "libérer" de l’ingérence judiciaire et fiscale du souverain, puis du comte, ont du aussi se prémunir contre de petits seigneurs et ont cherché à en obtenir des franchises particulières en se soustrayant aux "mauvais usages". Par un long processus d’obtention, d’abord de l’"immunité" et de l’immunité étroite, puis de la "sauveté" et des "franchises", chaque monastère a œuvré à consolider progressivement autour de lui un territoire proche et généralement bien défini, composé de biens fonciers avoisinants et surtout de droits, sur lequel il exerçait sa potestas, son bannum, sa justicia. La territorialisation des privilèges, souvent laborieusement accumulés, a abouti à une concentration qui favorisait, avec d’autres facteurs, le regroupement de l’habitat. L’"immunité" apparaît donc synonyme de "sauveté", laquelle confère les mêmes avantages à un territoire défini, bien souvent délimité sur le terrain par des croix, mais dont la superficie est largement supérieure à celle d’une agglomération. Même si tous les monastères n’ont pas toujours été épargnés par les violences seigneuriales, ni totalement exempts de leurs exactions, l’efficacité de l’"immunité-sauveté" monastique semble avoir constitué une réponse à ces violences et créé des conditions qui ont favorisé l’éclosion des bourgs monastiques.


L’ouvrage rassemble aussi, sur les structures matérielles et les formes de groupement des agglomérations étudiées, une riche série de données issue de l’analyse détaillée des plans, du réseau viaire, des îlots et du parcellaire, en ne négligeant jamais de s’interroger sur la chronologie de leur mise en œuvre. Il en ressort que l’Eglise et les monastères ont au XIe siècle initié et encadré les premières recherches urbanistiques médiévales, dans le sens notamment d’une rationalisation des plans et du parcellaire des bourgs et des sauvetés. Ceux-ci ont constitué des "laboratoires" dans lesquels ont été expérimentées des structures nouvelles et réexpérimentés des modèles "extérieurs", antérieurs ou contemporains, empruntés aux régions voisines, en particulier l’Aragon et la Navarre où, à la même époque sont fondées des villes neuves qui innovent elles aussi en matière d’urbanisme, telles Jaca, Sangüesa, Puente la Reina, Estella ou le bourg de Saint-Sernin à Pampelune.


Mais ces premières agglomérations ecclésiales du Sud-Ouest de la France ont naturellement adopté, à l’occasion d’extensions ou de refontes postérieures, des formes plus achevées, nées et améliorées dans d’autres formes de groupements, castra des XIIe et XIIIe siècles, bastides de la seconde moitié du XIIIe siècle. Initiateurs et nourriciers des premières recherches urbanistiques, les bourgs et sauvetés conçus par l’Eglise se sont par la suite nourris de recherches conduites dans d’autres formes d’agglomération. Ce qui conduit à analyser les formes dans leur contexte chronologique : l’appréciation des formes et la chronologie sont inextricablement liées. Or il est très difficile de repérer dans les groupements légués par les "bourgs ecclésiaux" ce qui relève des réalisations du XIe siècle et ce qui relève des transformations postérieures.


4. Au terme de ce long cheminement dans le dédale que constituent les "sauvetés" et les "bourgs ecclésiaux", il apparaît désormais que ce phénomène que l’on a longtemps présenté comme fondamentalement rural, est en réalité d’essence urbaine. Les sauvetés rurales ne sont que l’élément accessoire d’un mouvement dans lequel les villes occupent une place prééminente et exercent une influence déterminante. Il s’avère aussi que les agglomérations ecclésiales, toutes formes confondues, constituent un fait de peuplement indissociable et que, par conséquent, la méthode qui consistait à chercher à en détacher l’élément secondaire que sont les sauvetés rurales et à ne se focaliser que sur lui, était inopérante. L’autre constat essentiel est que les agglomérations créées sous l’égide de l’Eglise, dominent plus encore qu’on ne le pensait, l’histoire du peuplement entre l’an mil et le milieu du XIIe siècle. L’insertion des bourgs et sauvetés monastiques, au coté des sauvetés rurales, dans le vaste mouvement des bourgs et villages ecclésiaux, amène à s’interroger sur le rôle de ces agglomérations dans la genèse des modèles d’urbanisation du Moyen Age. Pour en arriver à ces conclusions, il a fallu démêler l’imbroglio que constituaient les sources des Xe-XIe et XIIe siècles. C’est ce à quoi sont parvenues les recherches que je viens succinctement de présenter.


III. SAUVETÉS ET BASTIDES : QUELQUES ÉLÉMENTS DE COMPARAISON.

Sans ignorer les risques méthodologiques qu’il y a à tenter de comparer deux faits de peuplement distants de plus de un siècle, il me semble que la réévaluation récente du mouvement des groupements ecclésiaux et la mise en évidence du rôle déterminant des bourgs monastiques dans la naissance d’un nouvel urbanisme et la genèse du réseau des villes médiévales, amènent à s’interroger sur l’existence d’indices de filiation entre les "bourgs ecclésiaux" et les bastides. A défaut d’apporter des réponses claires, je me limiterai à quelques remarques susceptibles de nourrir une nouvelle étape de la réflexion.


1. Des sauvetés aux bastides : de la Paix de Dieu à la Paix du Roi.

Quand vers le milieu du XIIe siècle l’Eglise est devenue incapable d’assurer leur sauvegarde par la seule force de ses armes spirituelles, les sauvetés se sont dotées d’un périmètre fortifié. Ce processus marque, nous l’avons dit, la fin du mouvement. Au temps de la Paix et de la Trêve de Dieu, l’Eglise ne s’était substituée aux autorités laïques dans la défense de la paix qu’à son corps défendant et dans la mesure où celles-ci s’avéraient totalement défaillantes. Dès que les princes et les rois retrouvèrent assez de pouvoir pour reprendre en charge cette fonction de sécurité, elle s’en remit volontiers à eux du soin de convoquer, de présider les assemblées de paix et d’en appliquer les décisions. La Paix de Dieu finit par devenir la Paix du Roi. Lors de l’assemblée de Soissons de 1155, Louis VII proclame une "paix générale du royaume" et la fait jurer à ses barons. Dans le Midi, terre de naissance du mouvement de Paix et Trêve, le pouvoir étant demeuré trop longtemps morcelé, aucun prince territorial ne fut assez fort pour récupérer à lui seul le mouvement. On vit donc naître des associations de Paix, placées sous l’autorité des magnats ou des évêques, possédant leurs propres milices et leurs propres finances. Avec le développement du catharisme, l’Eglise tendit à considérer les hérétiques comme les principaux coupables du crime de rupture de la paix ("fractio pacis"). Ce n’est pas là le moindre paradoxe de l’histoire de la Paix de Dieu que de voir ce mouvement déboucher sur la croisade albigeoise.


Il fallut attendre le traité de Paris pour que s’imposât sur les terres méridionales la Paix du Roi instituée au milieu du XIIe siècle sur les domaines capétiens. Le jeudi saint 12 avril 1229, Raymond VII, comte de Toulouse, implore le pardon de l’Eglise et du roi, et par serment se soumet à toutes leurs exigences. Le traité de Paris lui impose la capitulation entre les mains de l’Eglise et de la royauté, associés jusque dans ses clauses politiques et militaires. Le traité mettait un terme à vingt années de conflits. La royauté capétienne qui jusqu’en 1226 avait répugné à s’engager directement, décide alors de s’aligner aux cotés de l’Eglise : une nouvelle croisade est organisée qui n’est pas la seule répétition de celle de 1209. Cette fois ci Louis VIII en personne descend la vallée du Rhône. Isolé dans ses territoires occidentaux et contraint de venir négocier, le comte se retrouve prisonnier et doit capituler. Le comté de Toulouse est démembré. Raymond VII perd tous ses territoires orientaux et se retrouve enfermé dans ses seuls territoires occidentaux : Toulouse et son diocèse, Albigeois au sud du Tarn, moins Albi, le Rouergue comtal, le Quercy moins Cahors, l’Agenais. Les clauses financières le saignent à blanc et le rendent incapable de lever et de payer des troupes soldées. Les clauses militaires l’obligent à démanteler les défenses d’une trentaine de forteresses, à remettre dix autres places fortes. Le comte s’engage à ne pas élever ailleurs de nouvelles fortifications sans l’accord de l’Eglise et du roi. Il pourra en revanche, s’il le souhaite, "fonder des villes non fortifiées sur les terres qui lui sont laissées". Raymond VII s’engage aussi à assurer la protection aux églises et aux clercs et à participer au mouvement de la Paix de Dieu. Quelques mois plus tard, en novembre 1229, se réunit à Toulouse un concile provincial élargi où les chefs du pouvoir laïc sont appelés à venir, pour en approuver les décisions, Raymond VII en particulier. L’objectif de l’assemblée était de purger le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne et les régions voisines "de la dépravation hérétique" et "en accord avec les grands et par leur volonté, après une aussi longue période de déplorables troubles… d’y maintenir la paix". Quatorze des quarante cinq articles des actes du concile visent à organiser et à garantir la paix.


Le climat religieux, social et politique du Midi de la France des premières décennies du XIIIe siècle explique la vigueur nouvelle du mouvement de la Paix de Dieu, rattrapé désormais par un courant d’origine septentrional, plus puissant encore, celui de la Paix du Roi. A partir de 1229, la Paix de Dieu et la Paix du Roi sont indissociables. A l’alliance de l’Eglise et de la royauté, répond sur les terres méridionales l’alliance de la Paix de Dieu et de la Paix du Roi. C’est dans ce contexte de pacification et dans le cadre des limites strictes fixées par les textes du traité de Paris et du concile de Toulouse qu’est né le mouvement de fondation des bastides, des bourgs de facture originale issus de l’article 27 du traité de Paris dans lequel le comte de Toulouse, après avoir pris l’engagement de raser ses principales forteresses ou de les remettre au roi, se voit interdire d’en édifier de nouvelles et n’est autoriser qu’à "fonder des villes non fortifiées". Cet article marque le retour au principe d’urbanisme caractérisé par l’absence d’enceinte collective qui avait animé au XIe siècle les premières formes de groupement (villages ecclésiaux, sauvetés, bourgs monastiques) et son application à une nouvelle forme de groupement, celle des bastides. Les premières bastides semblent avoir été, comme les agglomérations ecclésiales du XIe siècle, des lieux ouverts et sans défense, conçus dans le cadre de la paix instaurée par l’autorité royale. Les sociétés méridionales ont bénéficié jusqu’aux guerres franco-anglaises des succès de la politique de pacification. Ce n’est sans doute pas par hasard que le terme de "sauveterre" est utilisé au XIIIe siècle pour désigner quelques-unes unes des bastides du Sud-Ouest, à Sauveterre-de-Guyenne, Sauveterre-de-Béarn, Sauveterre-en-Rouergue. C’est la même volonté politique d’assurer la sauvegarde des populations qui explique l’utilisation, dans les textes qui annonçaient la fondation des bastides et dans les coutumes qui leur étaient concédées, de slogans sécuritaires (garanties de sécurité, lutte contre le brigandage…).


L’absence de périmètre fortifié et la mise en œuvre, avec la matérialisation de l’idéologie de la Paix de Dieu, d’agglomérations relativement lâches, pose la question des influences urbanistiques que les groupements ecclésiaux ont pu exercer sur l’aménagement interne des bastides. Les historiens ont été trop peu attentifs à repérer les traces de continuité. Elles sont moins à chercher dans les premières sauvetés rurales, juxtaposition informe et en ordre lâche d’enclos centrés sur la maison (peuplement "per casalem") que dans les bourgs monastiques, les dernières sauvetés et dans celles qui ont été remaniées fin XIIe et début XIIIe siècle, où ont été expérimentées des recherches de rationalisation dans l’organisation des enclos et les premières formes de peuplement "per domum". Quoiqu’il en soit, chercher à comparer les structures d’habitat des agglomérations ecclésiales et celles des bastides exigerait en préalable que les formes originelles des unes et des autres soient clairement identifiées et appréciées, car les unes et les autres, à l’occasion de refontes postérieures, ont évolué.


2. Formes de partenariat entre clercs et laïcs dans les bourgs ecclésiaux et les bastides

Les historiens se sont attachés à évaluer la place des paréages dans le mouvement des bastides. Ils se sont moins intéressés à celle qu’ils ont pu tenir dans la floraison des "bourgs ecclésiaux". Les recherches récentes insistent toutes sur la participation des laïcs, à plusieurs degrés, dans les fondations initiées par l’Eglise à partir du XIe siècle : soutien accordé à l’entreprise par la concession de privilèges (duc d’Aquitaine, comtes et vicomtes), donations de terres destinées à accueillir des groupements (dans le cartulaire de Saint-Clar), association même à l’entreprise et partage des revenus dans des contrats de paréage plus ou moins formels. Observons cependant que dans la sauveté rurale ou monastique, l’impulsion est constamment donnée par l’établissement ecclésiastique, seul capable de mettre en œuvre l’entreprise de peuplement et de garantir la sécurité. Les laïcs sont toujours dans une position de partenaires subalternes.


Au temps des bastides, les associés sont les mêmes, mais les rôles se sont inversés. L’impulsion est donnée désormais par les laïcs, maîtres des opérations. Les établissements ecclésiastiques limitent souvent leur participation à l’apport de domaines fonciers sous peuplés et sous exploités qu’ils espèrent rentabiliser par un paréage avec le prince ou le roi.


L’étude de la condition juridique et sociale des colons, individuelle et collective, mériterait aussi quelques efforts de réflexion. C’est tout le problème des libertés et franchises accordées aux agglomérations ecclésiales et aux bastides, à deux siècles de distance, celui aussi du servage. Les unes et les autres, en leur temps et dans le contexte juridique de leur époque, ont été à l’avant-garde des libertés.


Les cahiers du C.E.B n°7, 2004







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- Mise à jour de cette page : 29/07/2010 -
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