Une étape dans le peuplement en Albret

Alain BESCHI

La création des bastides en Albret néracais s'inscrit dans l'histoire de l'occupation du sol et du peuplement de ce petit pays, centré sur la confluence de la Baïse avec la Gélise (1). Vers l'an mil, le réseau paroissial, hérité de la christianisation des campagnes depuis le haut Moyen Âge, dessine de grands ensembles à la tête desquels figurent les ecclesiae matrix Saint-Caprais sur la rive droite de la Baïse, Saint-Jean de Bordes dans la presqu'île formée par la confluence avec la Gélise, Saint-Vincent de Calézun, sur la rive gauche, au débouché de la rivière dans la vallée de la Garonne. A la fin du 11e siècle, quelques familles nobiliaires, parmi lesquelles s'illustrent les Lavardac et les Paravis, sortent de l'ombre documentaire à la faveur de donations à des établissements religieux. Les moines bénédictins de l'abbaye de la Sauve Majeure sont alors bien positionnés dans le secteur : l'église Saint-Caprais leur est donnée en 1096 par l'évêque d'Agen, et ils fondent un prieur‚ à Calézun après que l'église leur ait été abandonnée par les seigneurs de Lavardac entre 1083 et 1095. Dans cette zone de confins, encore mouvante, la famille du Paravis, qui dispose d'un castellum sur une île de la Garonne, fonde un prieur‚ de femmes fontevristes au début du 12e siècle. La Ténarèze, important itinéraire médiéval, traverse cet espace, rejoint par le "camin que va a Calezun", franchissant la Baïse par un "pontoage" mentionné en 1290. Un hameau routier est établi le long de cet itinéraire, dans l'environnement de l'église Notre-Dame de Villelongue et d'un prieur‚ clunisien. Le nombre de mottes repérées dans le secteur témoigne de l'importance stratégique du contrôle des points de passage au croisement de voies terrestres et fluviales.


peuplement de l'albret

Après la Croisade contre les Albigeois, les anciennes familles nobiliaires locales connaissent des difficultés pécuniaires : Pierre de Lavardac vend, en août 1246 à Raymond VII, la moitié de ses droits seigneuriaux sur le castrum de Lavardac ; un mois plus tard, son fils Pierre reconnaît en tenir le tiers du comte de Toulouse. En 1259 enfin, le castrum est probablement en la possession exclusive d'Alphonse de Poitiers. De leur côté, depuis 1240, les Paravis se dépossèdent progressivement de leur patrimoine foncier. Espérant probablement redresser leur situation financière, ils tentent entre 1270 et 1282 de fonder une bastide en paréage avec le comte du Périgord, sur la paroisse de Saint-Jean de Cadiet, mais, après l'échec de la fondation, disparaissent de la documentation en 1306.

Parallèlement, les de l'Isle sont en pleine ascension et effectuent une poussée agenaise en s'assurant la succession de Viane de Gontaud sur le castrum de Montgaillard, affaire à l'origine de la fondation de la bastide de Vianne. Les conditions en sont bien connues, car les actes du paréage, conclu en 1284 entre Jourdain de l'Isle et le roi-duc, sont parvenus jusqu'à nous (2), de même que la charte de coutumes, octroyée en 1287 par Edouard Ier (3). De plus, Charles Higounet a, dans l'un de ses ultimes articles, présenté une étude très fine de la genèse de la bastide, des motivations de ses promoteurs et de sa destinée (4). Plus récemment encore, l'examen de pièces contenues dans le cartulaire de la Saume de l'Isle a permis à Pierre Simon d'apporter quelques éclaircissements sur l'enchaînement des faits qui ont précédé le lotissement de la bastide (5). Pour Charles Higounet, c'est en 1275 que Jourdain IV de l'Isle reçoit de sa tante Viane de Gontaud la possession du castrum de Montgaillard, sur l'honor duquel va être fondée la bastide quelques années plus tard. Or, "l'examen de l'ensemble des actes de la Saume qui concernent cette affaire, permet d'affirmer que le don remonte à la fin du mois de juillet 1271", et qu'il ne fut pas réalisé au bénéfice de Jourdain IV, comme le pensait Charles Higounet, mais de son fils, Jourdain V. En fait, l'acte de 1275 n'est autre que le rappel par Viane de Gontaud du don qu'elle avait effectué 4 ans auparavant à son neveu, au moment de la vente des droits sur Montgaillard à Guillaume Raimond de Pis par Elie de Castillon, "l'éphémère mari de Viane de Gontaud", au titre d'administrateur des biens de son ex-épouse. Cet épisode a inévitablement débouché sur une querelle entre Jourdain de l'Isle et Guillaume Raimond de Pis, entraînant toute une succession de confiscations, procès et appels de part et d'autre. Il semble que le changement de mouvance politique de 1279 ait finalement fait pencher la balance en faveur de Jourdain V, et qu'entre autres raisons, le paréage de Vianne ait été conclu "pour régler le différend, ou du moins lier définitivement le roi aux de l'Isle et faire cesser la contestation de Guillaume Raimond de Pis".

Selon les dispositions du contrat de paréage, signé à Montgaillard le 22 novembre 1284, Jourdain de l'Isle, en tant que seigneur foncier, apportait tout le territoire qui s'étend de la rivière de la Baïse, près l'église de Villelongue, jusqu'au tertre des rochers de Montgaillard, et depuis la terre de Bellus de Cazeneuve et de ses "parsoniers" jusqu'aux fiefs du roi, vers Lavardac" (6).

Une série d'articles prévoyait des garanties pour chacune des parties : le territoire situé à la tête du pont de Lavardac resterait dans le domaine du roi et on ne pourrait pas y élever de nouvelle bastide ; garantie pour Jourdain : les hommes de Montgaillard ne pourraient être reçus dans la bastide, sauf avec sa volonté. Ce faisant, "le roi défendait sa bastide propre contre tout empiètement ; Jourdain n'entendait pas dépeupler son ancienne seigneurie au profit de la nouvelle".

Le texte des coutumes précise la dimension des lots attribués aux colons à l'intérieur de la bastide, qui sont de 48 "rases" de longueur sur 24 de large, (11,25 m en façade et 22,50 m en profondeur), rapport de 1/2 que l'on retrouve à Montauban.

Les renseignements sur les conditions de "l'embastidement" du bourg castral de Lavardac sont nettement plus chiches : point d'acte de fondation, et les coutumes, si coutumes il y eut, n'ont pas été conservées. La bastide existait en tout cas déjà en 1268, car à cette date Bertrand, seigneur de Xaintrailles, se plaignait à Alphonse de Poitiers de ce que les bastides de Lavardaci et castri comitalis (Damazan) attiraient au milieu d'elles les hommes de ses terres (7). Dans ces conditions, l'examen du plan cadastral est l'unique recours pouvant apporter quelques informations sur ce que fut cette bastide au temps d'Alphonse de Poitiers.

plan de vianne

Le premier constat est que le plan régulier en damier est très nettement perturbé dans le secteur septentrional, ce qui révèle l'empreinte du bourg du castrum dans la topographie actuelle. Un plan de 1764 montre un périmètre en arc de cercle centré sur une tour, délimité aujourd'hui par la rue Emile-Monthus, correspondant au site castral ; son souvenir s'est perpétué, puisque son emplacement porte encore le nom de "place du château". L'habitat villageois primitif, avec une église (ancienne chapelle castrale ?), s'inscrivait dans la basse-cour à l'ouest, de part et d'autre de l'ancienne rue Saint-Germain (8). L'installation de la bastide a provoqué, à plus ou moins brève échéance, l'abandon de l'habitat dans le bourg castral, car l'espace compris dans son enceinte était presque totalement occupé par des jardins au XVIIIe siècle. La particularité essentielle de la bastide est d'être dépourvue de place publique, lieu où se déroulait pourtant l'essentiel des activités commerciales et festives. A la différence de Vianne, dont de nombreux lots sont restés vides et vacants jusqu'au XIXe siècle, le bâti villageois est très dense. Tous les îlots sont occupés par des habitations sur le plan cadastral napoléonien, et les jardins très rares. L'ordonnance générale de la bastide s'articule autour de deux axes centraux se coupant perpendiculairement. Parallèlement à ces axes, d'autres ruelles compartimentent l'espace en îlots réguliers de forme rectangulaire. Contrairement à Vianne, où l'église, préexistant à la bastide, n'est pas intégrée au plan général du lotissement, celle de Lavardac est au coeur de la réalisation. Elle est donc bien tardive, tout au moins contemporaine de la bastide dans le courant du XIIIe siècle.


plan napoleonien lavardac

L'étalon de référence utilisé pour découper les lots à bâtir, d'après des mesures se retrouvant régulièrement sur le plan, telles quelles ou sous forme de multiples, semble être de 3,60 m en façade contre 14,40 m en profondeur, ce qui équivaut exactement à un rapport de 1/4. Quelques parcelles, surtout celles situées sur la partie est de la bastide, conservent encore sensiblement leurs dimensions originelles.

Avec le temps, les constructions ont débordé le tracé primitif, tout en conservant partiellement le quadrillage initial. A l'époque de la fondation, les limites de la bastide reprenaient l'enceinte castrale au nord, en surplomb au-dessus de la Baïse. A l'angle nord-est, une barbacane en défendait l'accès : une rue voisine porte aujourd'hui le nom de rue Barbecanne. La rue des Fossés, prolongée par la rue Rectorerie, suit certainement l'ancienne limite méridionale de la bastide. Puis, l'enceinte redescendait perpendiculairement vers la Baïse pour se connecter avec les fortifications du château. Des vestiges de mur d'enceinte en pierre de taille, intégrés à des bâtiments, et le nom de "rue des Remparts" qu'a conservé une ruelle de ce secteur, en garantissent ici précisément le tracé. Tout comme à Vianne, il est possible que la première clôture n'ait été qu'une barricade doublée d'un fossé, améliorée à l'époque de la guerre de Cent ans.

Si la fondation de Lavardac est à mettre sur le compte d'Alphonse de Poitiers, et Vianne, quelques décennies plus tard, sur celui d'Edouard Ier, on peut toutefois envisager que la même logique ait conditionné leurs actes : faire de ces fondations un instrument de leur politique financière, et faire pénétrer leur autorité politique sur des régions où la faiblesse du pouvoir comtal ou ducal avait pour cause et conséquence l'absence de forteresse en leur possession. L'argument financier doit prioritairement être retenu pour Lavardac, car Alphonse de Poitiers était, au moment de la fondation de la bastide, le tenant direct du castrum. Le mobile politique a été souligné par Charles Higounet pour Vianne, le roi-duc cherchant à accroître son domaine par le moyen du paréage et sa juridiction par l'intermédiaire du ressort de la bastide. Quant au motif stratégique, Charles Higounet a rappelé que cette région ne constituait en aucun cas une frontière du Bazadais et du Condomois, puisqu'en 1274 les deux pays relevaient de la couronne anglo-gasconne.

Les bastides ne sont que rarement des organismes figés, fossilisés dans un état idéal né d'une charte de fondation. Elles constituent néanmoins une étape décisive dans l'histoire de l'occupation du sol, en participant à la structuration des terroirs et en parachevant la réorganisation paroissiale et administrative initiée avec les fondations castrales. La principale richesse patrimoniale des bastides de l'Albret néracais est leur "patrimoine quotidien" évoqué par la section française de l'ICOMOS lors de l'assemblée générale de Mexico de septembre 1999 (9). L'Inventaire général, en jetant un éclairage sur ce quotidien, nous invite à passer d'un regard habitué à un regard conscient sur notre environnement bâti (10).

info bastide n° 46 juillet 2000


plan lavardac

(1) Pour l'ensemble du dossier sur les bastides de l'Albret néracais, voir : BESCHI (Alain), Occupation du sol et peuplement de l'Albret néracais des origines à la guerre de Cent ans. T.E.R., Bordeaux III, 1993 ; BESCHI (Alain) et DAUTANT (Alain), "Lavardac, morphogenèse d'un village médiéval", Revue de l'Agenais, 1996, p. 315-330.
(2) L'original ayant été perdu, il s'agit en fait d'un vidimus de l'acte original, copié en 1289 par Guillaume Durand, notaire public de la terre d'Agenais pour le roi-duc. Le texte de la fondation est publié dans les Rôles Gascons, éd. Ch. Bémont, t. II, n° 1494.
(3) Publiée dans Gascon Calendar A (1318-1319), éd. G.P. Cuttino, t. I, Londres, 1975, p. 148-155, n° 16 (d'après un vidimus du 15 mars 1311).
(4) HIGOUNET (Charles), "Les origines de la fondation de la bastide de Vianne", Revue de l'Agenais, 1984, p. 5-24.
(5) SIMON (Pierre), La société nobiliaire en Agenais de Raymond de Toulouse à la guerre de Saint-Sardos. Thèse, Bordeaux III, 1993, p. 448-458.
(6) Rôles Gascons, t. II, p.463: ".dominus Jordanus dedit et donando. ad opus dicte bastide totam terram et omnes possessiones que sunt a flumine Baysie propre ecclesiam Villelongue, usque ad supercilia rupium que sunt versus Montem Galhardum, sicut durant et protenduntur a terra Belli de Casanova et parierorum suorum, usque ad feoda predicti domini reriorum suorum, usque ad feoda predicti domini regis versus Lavardacum ".
(7) CURIE SEIMBRES (A.), Essai. sur les bastides, Toulouse, 1880, p. 79-80. Jacques Dubourg dans Connaître les bastides du Lot-et-Garonne, éd. Sud-Ouest, 1991, p. 38, donne la date de 1256 pour la fondation de Lavardac, mais n'indique pas quelles sont ses sources.
(8) A.D. Gironde : C 612.
(9) voir Bastide info, n° 44, janvier 2000, p. 5-7. (10) Sur le patrimoine architectural et mobilier du val de Baïse en Albret, voir La Baïse en Albret de Nérac à Vianne, par Hélène Mousset. Bordeaux : le Festin, 1999. (coll. Itinéraire du patrimoine, n° 192).



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- Mise à jour de cette page : 15/02/2010 -
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